Asli Erdogan: «La question kurde, c'est aujourd'hui l'enjeu numéro un en Turquie»

Par
Dans le petit cercle des écrivains turcs, aux côtés d'Elif Shafak ou Ohran Pamuk, Asli Erdogan est l'écorchée vive, celle qui n'en a jamais fini de remuer la cendre et les conflits. Elle a sillonné le sud-est du pays, cette région kurde qui est le théâtre d'une véritable «guerre», et raconté le quotidien des prisons turques. Entretien.
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

En Turquie, c'est l'un des auteurs qui comptent, l'une des voix dissonantes qui se sont imposées au cœur des années 1990. Dans le petit cercle des écrivains turcs, aux côtés d'Elif Shafak ou Ohran Pamuk, Asli Erdogan est l'écorchée vive, celle qui n'en a jamais fini de remuer la cendre et les conflits, les oppositions et les certitudes. Traduite en près de dix langues, elle a sillonné le sud-est du pays, cette région kurde qui est le théâtre d'une véritable «guerre», et a raconté mille fois le quotidien des prisons turques. La Turquie d'Asli Erdogan, c'est celle des bas-fonds, des arrière-cours, de tout ce que les autorités aimeraient encore cacher, enfouir sous le tapis de la croissance économique. Une Turquie où les mots «génocide arménien» constituent toujours le tabou absolu. Entretien.

Asli Erdogan © PP Asli Erdogan © PP
Asli Erdogan, à l'aube des années 1990, de brillantes études de physique vous promettaient à un bel avenir dans la recherche. En chemin, vous avez finalement choisi la littérature...
« Choisir» n'est pas le bon terme, il n'y a pas eu un moment une décision qui se voulait définitive. C'est davantage une «transformation». En 1991, j'ai intégré l'organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN), j'étais l'un des tout premiers étudiants turcs à y parvenir. A ce moment-là, j'étais passionnément éprise de sciences physiques, j'ai achevé un master sur Higgs. C'est au Brésil, après être repassé par la Turquie, que j'ai décidé de ne plus aller travailler au centre de recherche, à quelques semaines de la soutenance de ma thèse.
Au Cern, je travaillais quelque 14 heures par jour, un gros volume de travail, surtout pour moi qui suis plutôt paresseuse. Et la nuit, j'écrivais jusqu'à l'aube. J'ai tenu six mois, avant d'accoucher de mon premier livre, Le Mandarin miraculeux. Ce n'était pas de l'ambition, je ne pouvais pas faire autrement, je n'étais pas équilibrée. Il fallait que j'écrive, c'était pour moi comme une thérapie. Je n'ai d'ailleurs pas publié ce livre immédiatement, je l'ai trimballé avec moi pendant 5 ans.
Peut-être est-ce quelque chose comme une catharsis à l'envers ?
C'est une question qui me taraude : écrire, est-ce une forme de catharsis, ou bien au contraire, une nouvelle façon de s'emprisonner soi-même? Sans doute un peu des deux.
Par rejet du monde extérieur ? De votre environnement personnel ?
C'est plus qu'un rejet, c'est une recréation. Dans Le Mandarin, le personnage principal essaie d'écrire un roman, celui de sa propre histoire, pour tromper la réalité. Dès lors qu'elle se met à écrire, sa réalité, sa vie changent, et le chemin de son existence suit les traces de son roman. Tout ce qui arrive dans ce roman m'est également arrivé, mais ce n'est pas mon histoire, je ne l'ai pas vécue comme ça. Ce n'est donc pas seulement une catharsis, qui est seulement positive. Il y a un aspect négatif dans la création. Disons que, par l'écriture, votre aliénation se nourrit de votre propre vie. Vous écrivez, parce que vous voulez garder auprès de vous cette expérience, tout en guérissant le mal. Ce qui, finalement, s'avère impossible. Par le biais de l'écriture, en tout cas.
Dans Le Mandarin, le personnage exprime le regret d'une «jeunesse gâchée car sans aucune joie». Considérez-vous ce passage comme une projection personnelle ?
Sans doute. À cette époque, je n'étais pas familière des manières multiples et subtiles d'évoquer la douleur. C'est pourquoi, je pense, beaucoup de critiques ont trouvé ce livre plus puissant et direct que le suivant. Oui, c'est moi, certainement. La jeune femme est borgne, ce qui n'est pas mon cas, mais c'est une sorte de confession : je ne vois peut-être que le côté sombre de la vie, rarement le côté lumineux.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale