Quatre années de guerre ont renvoyé le Yémen 100 ans en arrière

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Plusieurs ONG ont récemment alerté sur le risque de famine au Yémen. Même si cet alarmisme est contesté,  les quatre années de guerre ont réduit le pays presque à néant. Depuis le mois de juin 2018, le nombre de victimes civiles dans le conflit a drastiquement progressé.

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Cela fait désormais quatre ans que dure la guerre au Yémen, et plus de trois années qu’elle s’est internationalisée avec l’intervention des armées de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite. Selon les critères autrefois en vigueur au XXe siècle, mais moins au XXIe, c’est donc une longue guerre. Cela fait également au moins deux ans que de nombreuses ONG alertent sur la situation critique des habitants dans le pays, avec une phrase qui revient régulièrement : « C’est la pire crise humanitaire du XXIe siècle. »

Récemment, à la mi-septembre, une coalition de dix ONG, dont la française Action contre la faim, a alerté l’opinion publique sur le « risque de famine » : « 17,8 millions de personnes, soit 60 % de la population, sont en situation d’insécurité alimentaire. 8,4 millions d’entre elles sont au bord de la famine, parmi elles 4,2 millions sont des enfants. Un million d’enfants de plus pourraient s’ajouter à ce nombre, alors que les prix de la nourriture et de l’essence ne cessent d’augmenter. »

En cause : la guerre bien entendu. Mais plus spécifiquement le blocus maritime imposé par les Saoudiens, la dévaluation de la monnaie locale, le riyal, dans un pays qui importe 90 % de ses denrées alimentaires, et la difficulté de travailler et donc de toucher un salaire quand les bombes pleuvent et tout est désorganisé.

En dépit de cet alarmisme, d’autres ONG, dont Médecins sans frontières (MSF), décrivent une situation plus complexe que ne le laissent penser les images d’enfants mourant de malnutrition, abondamment diffusées par les médias à la veille de l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations unies. MSF, qui est l’ONG avec le plus de personnel sur le terrain au Yémen, et pas uniquement dans les deux capitales concurrentes d’Aden (côté loyaliste, au sud et à l’est) et de Sanaa (côté rebelles houthis, au nord-ouest), tempère cette description d’une famine imminente. Ce qui ne veut pas dire, bien au contraire, que la guerre n’est pas dramatiquement en train de détruire le pays.

« Nous avons affaire à des cas de malnutrition, mais pas tant que cela, raconte Ghassan Abou Chaar, de MSF. Souvent, les enfants mal nourris le sont à cause d’une maladie et non d’un manque de nourriture, même s’il y a parfois des difficultés pour accéder à une nourriture énergétique. »

« La plupart des magasins sont pleins et quand on prend la route vers l’Arabie saoudite, on constate qu’il y a de nombreux camions de marchandises qui vont et viennent. On trouve énormément de produits saoudiens dans le pays, même au nord, qui est théoriquement soumis au blocus de Riyad, rapporte une humanitaire de retour d’une mission au Yémen. Le vrai problème, c’est que les prix sont devenus très chers et que les gens n’ont plus assez d’argent pour acheter les produits. »

Enterrement d'un enfant victime, avec plusieurs dizaines de ses camarades, d'une frappe aérienne de la coalition saoudienne, début septembre 2018. © Reuters Enterrement d'un enfant victime, avec plusieurs dizaines de ses camarades, d'une frappe aérienne de la coalition saoudienne, début septembre 2018. © Reuters

Depuis le déménagement de la Banque centrale de Sanaa vers Aden fin 2016, le gouvernement loyaliste du sud ne paie plus les salaires des fonctionnaires dans le nord, et assez irrégulièrement dans le sud. Il existe également, comme dans tous les conflits, des profiteurs de guerre. Début septembre, le prix de l’essence atteignait quatre euros le litre (alors qu’il était à moins d’un euros il y a quelques années), avec des pénuries qui se résorbent miraculeusement du jour au lendemain.

Or, après quatre années de guerre, les gens commencent à avoir épuisé leurs ressources, l’argent qu’ils avaient mis de côté et la générosité des proches auxquels ils empruntaient en attendant des temps meilleurs qui ne viennent pas. « Quand on évoque la famine, les gens pensent immédiatement absence de nourriture, reprend l’humanitaire revenant du Yémen, mais le problème fondamental, c’est la guerre, et l’effondrement des structures et des institutions. »

Le système de soins a par exemple été quasiment anéanti, « d’un côté par les frappes de la coalition qui ont délibérément ciblé les hôpitaux et les dispensaires, de l’autre par les salaires ou les budgets de fonctionnement qui ne sont plus versés », explique Ghassan Abou Chaar.

Même constat du côté de l’enseignement. Selon l’ONG Save the children, « 1 800 écoles ont été directement impactées par le conflit, parmi elles 1 500 ont été partiellement ou totalement détruites et 21 sont occupées par les groupes armés. C’est toute une génération d’enfants yéménites qui se trouve sacrifiée. À cause des déplacements et du manque de sécurité, deux millions d’enfants ne vont pas à l’école ».

Lors de l’intervention américaine en Afghanistan en 2001, des responsables à Washington avaient promis qu’ils allaient « renvoyer le pays à l’âge de pierre ». Aujourd’hui, c’est une partie du Yémen qui est expédiée en arrière. Outre les infrastructures réduites en poussière, ce sont les modes de vie qui s’effondrent. « De nombreuses personnes qui avaient fui les combats rentrent désormais chez elles, même quand leurs habitations se trouvent sur ou à proximité de la ligne de front, raconte Claire Ha Duong, qui a passé plusieurs mois au Yémen pour MSF en 2018. Les gens préfèrent cultiver leur lopin de terre et tenter de vivre en autosubsistance comme il y a 100 ans, au sein d’une société avec des liens communautaires très forts, plutôt que de rester dans des camps de réfugiés. »

L’épidémie de choléra, qui s’était répandue à grande vitesse en 2017, peine à être jugulée. Selon les experts sanitaires, elle est désormais devenue endémique dans le pays, avec des pics et des creux dans la contamination, mais toujours présente, alors qu’elle n’existait pas avant la guerre.

« La crise yéménite est purement de confection humaine, a récemment lancé David Miliband, l’ancien Foreign Secretary britannique, désormais président de l’International Rescue Committee. Il ne s’agit pas d’une situation dans laquelle la souffrance humaine est le prix à payer pour gagner une guerre. Personne ne gagne au Yémen, sauf les groupes extrémistes, qui surfent sur le chaos. » De fait, l’État islamique et Al-Qaïda dans la péninsule islamique (AQPA) sont désormais solidement implantés au Yémen, alors que leur présence était encore marginale il y a quatre ans.

Par contre, ce que ne dit pas David Miliband, c’est qu’outre les extrémistes, ceux qui profitent de cette guerre se trouvent également en Occident. Les principaux fournisseurs des armements utilisés par la coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) sont européens et américains. L’histoire secrète des chars Leclerc révélée par Mediapart est emblématique de l’implication française indirecte dans le conflit. Et, malgré les appels à la transparence ou, encore mieux, à cesser les ventes d’armes tricolores aux pays belligérants, la France de François Hollande et d’Emmanuel Macron ne montre aucune intention de revoir sa position de marchand d’arme (voir nos articles ici, , ou ).

Paris, hélas, n’est pas seul sur cette ligne. Le gouvernement espagnol s’est récemment couché devant Riyad : après avoir envisagé de suspendre la vente de 400 missiles à guidage laser afin qu’ils ne servent pas au Yémen, Madrid a finalement approuvé le marché, afin de ne pas mettre en péril une autre commande, celle concernant cinq navires de guerre d’une valeur de 1,8 milliard d’euros. Du côté des États-Unis, les sénateurs ont entrepris de voter une résolution pour faire cesser le soutien à la guerre. Elle a échoué, mais elle est de nouveau sur le tapis, certains élus désirant empêcher la validation d’un contrat militaire de 2 milliards de dollars avec l’Arabie saoudite.

Mais cette prise de conscience est fort tardive. Depuis le mois de juin 2018, le nombre de victimes civiles dans le conflit a drastiquement progressé. Selon l’Armed location and event datamonitoring group (Acled), il y a eu une augmentation de 164 % des morts civiles ces quatre derniers mois. D’après Frank McManus, le responsable Yémen pour l’IRC, « août 2018 s’est avéré le mois le plus meurtrier de l’année, avec 500 morts en neuf jours. » Et il ajoute : « Depuis 2015, la coalition a effectué 18 000 frappes aériennes, soit une toutes les 99 minutes. Un tiers d’entre elles ont touché des cibles non militaires. »

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