Corruption: Netanyahou manœuvre pour obtenir le soutien des rabbins

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Alors qu’une partie de son aile droite le lâche, le premier ministre israélien courtise ses alliés sionistes religieux. Son cabinet a annoncé le 27 décembre le transfert de 10 millions d’euros aux colonies israéliennes en Cisjordanie.

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Jérusalem, de notre correspondante.-  Ils n’étaient que quelques centaines dans le centre de Jérusalem, samedi 23 décembre, à s’être réunis pour réclamer un « gouvernement propre ». Bien loin des milliers de manifestants qui protestent depuis un mois à Tel-Aviv contre la corruption. Mais cette fois, les participants n’étaient pas issus des rangs de la gauche israélienne, mais de ceux de la droite.

Parmi eux, l’ancien ministre de la défense, Moshe Ya’alon. Rival déclaré de Benjamin Netanyahou en vue des prochaines élections législatives, cet ancien chef d’état-major n’a cessé ces derniers mois de se dire persuadé de la culpabilité du premier ministre. « La corruption est un plus grand danger pour Israël que le Hezbollah ou l’État islamique », a-t-il lancé à la tribune.

Considéré comme une des figures modérées du sionisme religieux en Israël, le rabbin Yuval Cherlow, de la Yeshiva de Petah Tikva, au nord-est de Tel-Aviv, était également présent. « La lutte contre la corruption est un impératif catégorique en tant que croyant », a-t-il confié ensuite au site d’information sioniste religieux Arutz Sheva. Avant d’ajouter : « La droite tombera » si elle ne combat pas la corruption.

Deux députés appartenant au parti Kulanou, celui du ministre des finances Moshe Kahlon, qui fait partie de la coalition gouvernementale, avaient aussi effectué le déplacement. Gêné aux entournures, l’un d’entre eux a assuré aux médias que le rassemblement n’était pas orienté contre le gouvernement mais contre la corruption. « J’ai demandé personnellement aux organisateurs que personne ne parle contre le premier ministre », a-t-il tenu à préciser.  

Benjamin Netanyahou (ici le 24 décembre 2017) pourrait être inculpé pour avoir reçu des cadeaux illicites. © Reuters Benjamin Netanyahou (ici le 24 décembre 2017) pourrait être inculpé pour avoir reçu des cadeaux illicites. © Reuters

Il n’empêche, cette initiative de droite montre que Benjamin Netanyahou, soupçonné dans deux affaires de corruption, est lâché par une partie de ses troupes. « Une grande discussion s’est ouverte au sein de la droite à propos de la qualité de notre gouvernement, de nos valeurs, de l’importance de nos institutions légales, et pour savoir s’il est juste ou non de continuer à soutenir Netanyahou », confirme l’organisateur du rassemblement, Yoaz Hendel, chroniqueur de droite et directeur du think tank israélien Zionist Strategies. Selon des informations relayées par la presse, le cabinet du premier ministre aurait fait pression sur d’autres personnalités de droite pour qu’elles renoncent à participer à l’événement.

Pour Yoaz Hendel, ce n’est donc pas un hasard si quelques jours plus tard, ce mardi, le premier ministre a organisé une rencontre avec d’éminents rabbins de la mouvance sioniste religieuse. Lors de cette réunion, Benjamin Netanyahou a ouvertement sollicité leur soutien face à ce qu’il considère comme un complot politico-médiatique destiné à le faire tomber. « Il y a un effort politique à travers (ces) manifestations (...) pour renverser le gouvernement nationaliste que nous dirigeons, qui se bat pour la terre d’Israël », leur a-t-il notamment expliqué.

Selon des sources citées par le journal de gauche Haaretz, les rabbins présents auraient alors mis en garde le premier ministre en lui rappelant qu’ils n’étaient pas « dans (sa) poche ». Benjamin Netanyahou « fait toujours appel à nous lorsqu’il a des problèmes, mais quand nous avons besoin de lui, il n’est plus là », a commenté l’un d’entre eux. « Quand Netanyahou a besoin d'un cachet casher à cause des enquêtes policières dont il fait l'objet, il appelle les rabbins sionistes religieux, mais quand il (prend des décisions sur) la cacherout, le shabbat, le judaïsme et le rabbinat, il ne les implique pas », a surenchéri le député centriste Elazar Stern quelques heures plus tard dans un communiqué. Dans plusieurs dossiers, comme celui très emblématique de l’enrôlement des ultra-orthodoxes dans l’armée israélienne, les alliés religieux du premier ministre lui reprochent en effet son immobilisme.

Toujours selon le quotidien Haaretz, lors de la réunion de mardi, les rabbins auraient demandé à Benjamin Netanyahou de donner la priorité à la construction de nouvelles colonies israéliennes en Cisjordanie. Or, dès le lendemain, mercredi 27, le cabinet du premier ministre a approuvé le transfert immédiat de 40 millions de shekels (soit environ 10 millions d'euros) en faveur des colonies en Cisjordanie.

Hasard du calendrier ou flagrant délit de favoritisme ? Le bureau du premier ministre affirme que cette décision était prévue de longue date et qu’elle n’a aucun rapport avec la rencontre qui a eu lieu la veille entre Benjamin Netanyahou et les rabbins. Pourtant, certains soulignent le caractère hors norme et opaque de ce transfert, dont les destinataires précis n’ont pas été dévoilés. « Je ne me souviens pas qu'une telle décision (ait été prise par le passé), il n'y en a certainement pas eu beaucoup, certainement pas quand on ignore où et à qui (l'argent ira) », a notamment glissé un ministre, cité par Haaretz.

De fait, il est peu probable que ce transfert de fonds ait pu être organisé en si peu de temps. Pour Yoaz Hendel, le timing de l’annonce s'inscrit clairement dans les efforts déployés par le premier ministre pour montrer aux sionistes religieux qu’il s’occupe d’eux. « Cet argent faisait certainement partie d’un programme économique préexistant. Mais en faisant fuiter l’information dans les médias à ce moment précis, Netanyahou envoie un message à la droite israélienne en lui prouvant qu’il lui offre l’attention qu’elle réclame », analyse le chroniqueur.

Pour rappel, Benjamin Netanyahou est soupçonné d’avoir reçu des cadeaux « illicites » de la part de milliardaires, mais aussi d’avoir tenté de monnayer une couverture favorable de sa personne dans le journal d’opposition Yediot Aharonoth. Depuis des semaines, les médias israéliens estiment que la police pourrait “recommander son inculpation” de façon imminente. Mais les conclusions des enquêteurs se font encore attendre. De son côté, le premier ministre, qui nie tous les faits qui lui sont reprochés, a affirmé la semaine dernière que les recommandations de la police ne l’obligeraient en rien à démissionner.

Comme de plus en plus de personnalités à droite, même si elles restent pour l’instant silencieuses, Yoaz Hendel juge les récentes déclarations de Benjamin Netanyahou « lamentables ». « Je ne peux pas vous dire aujourd’hui si le premier ministre est coupable ou innocent. La seule chose que je sais c’est que n’importe quelle personne qui fait l’objet d’une enquête, que ce soit un ministre ou un simple citoyen, ne peut pas attaquer et délégitimer notre police de cette façon. C’est inadmissible », dénonce-t-il.

Ce jeudi 28, une loi controversée empêchant la police de communiquer sur ses recommandations à la fin de ses enquêtes a été adoptée en dernière lecture par le parlement israélien. Le texte, qui concerne uniquement les personnalités publiques, ne s’appliquerait pas aux deux investigations en cours contre Benjamin Netanyahou. Mais le parti centriste Yesh Atid, qui estime que la loi vise à protéger les politiciens corrompus, a déjà annoncé vouloir la contester devant la Cour suprême israélienne.  

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