La justice française a récupéré l’intégralité des documents Football Leaks

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Le parquet national financier a réussi à récupérer la totalité des données Football Leaks auprès de la justice hongroise, soit un volume gigantesque de 26 téraoctets bruts. Mais les fichiers sont cryptés et donc inexploitables sans la coopération du lanceur d’alerte Rui Pinto, extradé et placé en détention provisoire au Portugal.

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L’opération a été menée dans le plus grand secret. En fin de semaine dernière, des procureurs du parquet national financier (PNF) ont pris l’avion pour Budapest. Leur objectif : convaincre les autorités hongroises de leur remettre une copie de la plus grosse fuite de données de l’histoire. L’intégralité des documents Football Leaks.

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Il y avait urgence. Le 14 mars, juste avant la visite des procureurs français, la cour d’appel de Budapest avait confirmé l’extradition vers le Portugal de Rui Pinto, alias John, la source à l’origine des Football Leaks. Il ne restait donc plus que quelques jours avant que le lanceur d’alerte, ainsi que les disques durs saisis à son domicile, soient remis physiquement à son pays natal, où Pinto est poursuivi pour tentative d’extorsion et piratage informatique – ce qu’il dément.

Pour les enquêteurs français, c’était une très mauvaise nouvelle. Les magistrats du PNF travaillent depuis novembre 2018 avec Rui Pinto, qui leur a remis un échantillon de 12 millions de fichiers avant son arrestation à Budapest. Le PNF a ensuite lancé, le 19 février, une procédure de partage de ces données dans le cadre d’Eurojust, lors d’une réunion qui a rassemblé huit pays européens plus les États-Unis, tous désireux d’ouvrir ou d’alimenter des enquêtes judiciaires liées au football (lire ici)

 © Maria Feck / Der Spiegel © Maria Feck / Der Spiegel

Le transfert des données de Rui Pinto au Portugal menaçait de tout ruiner. Car la loi portugaise limite fortement l’utilisation de données obtenues de façon présumée illicite. Et les autorités du pays semblent plus soucieuses de poursuivre « John » que les barons du foot local. En clair, le risque était grand que le Portugal détruise ces données explosives.

D’où le fait que les procureurs du PNF se sont précipités à Budapest. Ils ont réussi à obtenir de la justice hongroise la copie intégrale des Football Leaks. Juste à temps. Quelques jours plus tard, Rui Pinto et ses disques durs s'envolaient pour Lisbonne.

Selon des informations recueillies par Mediapart et ses partenaires du réseau European Investigative Collaborations (EIC), le PNF a obtenu 26 téraoctets de données. C’est absolument colossal. À titre de comparaison, Rui Pinto a remis depuis trois ans 3,4 téraoctets de données à Der Spiegel, qui les a partagées avec Mediapart et l’EIC. Ces 70 millions de documents ont donné lieu à la publication de 800 articles, à l’ouverture d’enquêtes judiciaires dans plusieurs pays, et à la condamnation pour fraude fiscale de plusieurs stars du foot comme Cristiano Ronaldo.

Mais il y a un hic. Si le PNF a obtenu tous les fichiers, il ne peut ni les partager ni les exploiter. Selon nos informations, les données sont protégées par un système sophistiqué de cryptage. C’est d’ailleurs ce qui explique que les données soient si lourdes, car le conteneur chiffré qui les protège augmente considérablement leur poids.

Dans un entretien à Mediapart et l’EIC, Rui Pinto a indiqué que le volume de données saisi à son domicile est de 10 téraoctets, dont 6 téraoctets de fichiers inédits qui n’ont pas été transmis à l’EIC, et dont certains concernent, en plus du foot, la finance offshore aux îles Caïmans. Un volume déjà énorme, suffisant pour occuper les enquêteurs de plusieurs pays pendant des années.

La conférence de presse d'Eurojust sur les Football Leaks, mardi 19 février 2019 à La Haye (Pays-Bas). © Eurojust La conférence de presse d'Eurojust sur les Football Leaks, mardi 19 février 2019 à La Haye (Pays-Bas). © Eurojust

Mais il faudrait pour cela que Rui Pinto donne le mot de passe aux procureurs français. Va-t-il accepter de le faire ? À quelles conditions ? Contactés par Mediapart, le PNF et l’avocat français de Rui Pinto, Me William Bourdon, se sont refusés à tout commentaire.

Le lanceur d’alerte des Football Leaks est emprisonné à la prison Evora de Lisbonne, dans une aile réservée aux détenus vulnérables. Il avait indiqué avoir reçu des menaces de mort avant son arrestation.

Dans un communiqué publié mardi soir, ses avocats ont indiqué qu’ils allaient faire appel de son placement en détention provisoire, qu’ils estiment « d’autant plus injustifiée qu’elle ne repose sur aucune base légale ». Ils ajoutent que la plainte pour tentative d’extorsion déposée par le fonds d’investissement Doyen Sports, la seule susceptible de justifier une détention provisoire, est dénuée de fondement, car Pinto a « refusé volontairement » toute transaction financière et a choisi de partager ses données avec l’EIC (lire ses explications ici)

Les avocats de Rui Pinto ajoutent que leur client, qui est « à la disposition des procureurs européens qui veulent l’entendre » pour mener des enquêtes, doit bénéficier de la protection accordée aux lanceurs d’alerte. Ils tiendront ce lundi à Lisbonne une conférence de presse en présence de la députée européenne Ana Gomez et d’Antoine Deltour, le lanceur d’alerte des LuxLeaks.

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