Au royaume de l’agrobusiness amazonien

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Le tout-puissant secteur de l’agrobusiness s’organise pour se présenter comme indispensable au Brésil. Une bataille d’idées et une lutte politique qui passent par des campagnes de publicité récurrentes, et qui a de dramatiques conséquences écologiques et sociales en Amazonie.

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État de Rondônia (Brésil).– Le long de la BR-364 qui traverse tout l’État de Rondônia, l’agrobusiness étale sa puissance à perte de vue. Des milliers de camions de transport de grains y défilent sans cesse sous les yeux de bovins impassibles. Le paysage alterne entre pâturages, champs de culture et terres dévastées ou en passe de le devenir. Aux silos à grains succèdent les machines agricoles. L’entrée de chaque petite ville est ornée de statues à l’effigie de vaches ou de leurs gardiens, accompagnées de panneaux publicitaires en soutien à Jair Bolsonaro.

Ricardo, un éleveur de la région de Ji-Paraná, est un ardent défenseur du secteur. « Tout est “agro”, on est la base de ce pays. Il faut nous laisser produire en paix, sans nous le Brésil s’effondre. Les critiques contre nous, c’est des trucs de communistes pour mettre à mal le pays... » Si « l’agro » est l’un des moteurs de l’économie brésilienne, cette image de sauveur du Brésil a été patiemment travaillée par le secteur pour servir ses intérêts.

Dans son livre Formação política do agronegócio (« formation politique de l’agrobusiness »), Caio Pompeia détaille l’ascension des ruralistas. Lancés timidement durant la dictature, ils se structurent véritablement sous Lula, mais principalement pendant le mandat de Dilma Rousseff. Malgré tout, le secteur va appuyer sa destitution, avant de profiter de la faiblesse de Michel Temer pour pousser son avantage comme jamais. Avec ses positions extrêmes, Jair Bolsonaro a enfin su conquérir les petites figures locales de l’agro, moins puissantes mais plus radicales, qui ont fini par influencer la majorité des ruralistas.

Des bœufs dans un champ près de Seringueiras. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart Des bœufs dans un champ près de Seringueiras. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart

Avec le nouveau président de l’Assemblée élu début 2021, particulièrement sensible à leurs thématiques, les ruralistas considèrent le « moment extrêmement favorable » pour faire avancer leurs nombreux projets. « Il y a un processus de “désamazonisation”, la destruction est considérée comme un éloge au progrès », se désole Ricardo Gilson de l’UNIR (université fédérale de Rondônia).

Une fois la terre brûlée, de l’herbe est plantée pour éviter toute repousse et servir de pâturage au bétail. Traditionnellement, le bœuf est utilisé comme un moyen bon marché pour occuper de nouveaux territoires en Amazonie. Mais depuis les années 90, leur nombre a explosé. L’animal a besoin de peu d’infrastructures pour être rentable et peut donner l’impression que la terre est productive, facilitant ainsi la procédure pour s’en emparer.

Si les infrastructures suivent, l’agriculture peut prendre le relais, remplaçant petit à petit les bovins qui ont du mal à cohabiter avec l’usage massif de pesticides. Durant un à deux ans, la culture du riz retire l’humidité du sol, créant les conditions parfaites pour le soja, « l’or vert ».

Encouragé par la politique de Jair Bolsonaro, le secteur tente de revenir sur des accords passés. Le moratoire sur le soja, qui depuis 2006 limite avec une certaine efficacité la destruction de l’environnement, est maintenant remis en cause par une association de producteurs qui le considèrent comme « une attaque à la souveraineté du Brésil ». Selon Ricardo Gilson, « l’idée de préservation n’a pas bonne presse ici, tandis que le secteur productif est déifié ».

En plus de leur offensive politique, les ruralistas ont multiplié les campagnes de communication. Ils n’utilisent plus le terme « business », se renommant seulement « agro », parlent « d’agrocitoyens » en jouant sur la corde nationaliste, et recrutent des personnalités connues, dont le footballeur Pelé, comme égéries. Dans cette bataille idéologique, la culture de l’agro triomphe, contre la culture de la forêt et de ceux qui vivent avec elle.

Pour appuyer cette doctrine, une véritable bataille autour des données est en cours. Malgré la reconnaissance internationale, les données des satellites qui surveillent la déforestation sont régulièrement remises en cause par le gouvernement actuel, et les fonctionnaires de l’INPE (l’institut national de recherche spatiale) qui les gèrent souffrent de pressions.

Dans cette lutte idéologique, Evaristo de Miranda est l’une des pièces maîtresses du camp Bolsonaro. Chef d’une unité de l’Embrapa (institution chargée de développer la recherche agricole et sur l’élevage), ses méthodes et ses résultats sont très critiqués, mais cet homme de l’ombre a su créer de nombreuses théories farfelues sur les questions environnementales, diffusées à l’envi dans l’univers bolsonariste.

Eduardo Assad, chercheur à l’Embrapa, regrette le climat actuel mais préfère ne pas s’attarder sur Evaristo Miranda. Il lâche malgré tout que c’est un « affabulateur, minoritaire à l’Embrapa », qui ne dispose « d’aucune crédibilité dans le monde scientifique mais qui a su se rapprocher du pouvoir ». Reste qu’au-delà de l’Embrapa, les scientifiques brésiliens qui travaillent sur des thèmes sensibles aux yeux du gouvernement font l’objet d’attaques coordonnées sur les réseaux sociaux. Et beaucoup préfèrent s’autocensurer pour éviter d’attirer l’attention.

Lucas Ferrante, interrogé dans l’épisode précédent de cette série, a lui été victime d’une tentative d’enlèvement liée à son travail, dont il n’a réussi à s’échapper qu’en sautant du véhicule en marche.

Face à cette idéologie de la destruction devenue idéal de progrès, Eduardo Assad, qui travaille en contact direct avec le secteur productif, assure qu’il est parfois difficile de faire changer les mentalités. « Certains sont plus sensibles à nos arguments, mais pas autant que j’aimerais…, constate le chercheur. Le problème, c’est qu’ils sont tout-puissants et n’ont pas envie de changer tant qu’ils nagent dans l’argent. Une partie du dialogue qu’on avait mis en place s’est rompue. » 

Octavio fait le tour du campement de fortune installé en bord de route après l'expulsion de plusieurs familles. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart Octavio fait le tour du campement de fortune installé en bord de route après l'expulsion de plusieurs familles. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart

Peu importent les pertes futures liées au changement climatique, le secteur archaïque de l’agrobusiness recherche le profit immédiat, et il est de retour en force. Récemment, une association de producteurs a rompu avec une autre parce qu’elle avait lancé des discussions avec des ONG écologistes. Dans ce contexte, les évolutions sont plutôt en faveur de l’économie de la destruction. Depuis deux, trois ans, pour éviter d’attirer l’attention en brûlant les arbres coupés, certains enterrent des forêts entières dans de grandes fosses. « Le soja n’a pas besoin de pénétrer profondément la terre, 30-40 cm lui suffisent, donc les restes d’arbres ne gênent pas... », explique un petit producteur, témoin de ces pratiques chez ses grands voisins.

Si l’apport de l’agro au PIB est indéniable, le développement promis ne touche en réalité qu’un petit nombre de bénéficiaires. « Il y a plus de 5 millions d’agriculteurs au Brésil, mais 25 000 sont responsables pour 50 % du PIB agricole », explique Eduardo Assad. À Vilhena, la ville suinte la richesse générée par l’agrobusiness tandis que les laissés-pour-compte du développement ont du mal à manger à leur faim.

Choco*, expulsé de la fazenda Vilhena et provisoirement hébergé chez des proches, est désespéré. « On a tout perdu lors de la brusque expulsion. L’un, ses 80 têtes de bétail, moi, mes récoltes, nos maisons... » 22 familles d’expulsés, dont celle d’Octavio*, sont venues s’installer en bord de route dans un campement de fortune. « Ici, on ne peut rien produire, on espère que la justice nous rendra nos terres, dit-il. En attendant, on vit de donations… Les grands producteurs ne veulent pas nous embaucher à cause de notre lutte… »

Des habitantes du «quilombo» se préparent à nettoyer la pêche du matin. À cause des pesticides, même quand la pêche est bonne, les poissons sont plus petits. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart Des habitantes du «quilombo» se préparent à nettoyer la pêche du matin. À cause des pesticides, même quand la pêche est bonne, les poissons sont plus petits. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart

De toute façon, la culture du soja très mécanisée offre assez peu d’emplois. De plus, l’utilisation massive des pesticides, notamment pulvérisés par des avions, perturbent les petites plantations. « Ce genre de pollution te pousse à vendre ta terre, détaille le paysan. Mais si tu vends, tu ne peux pas racheter ici car les prix ont explosé, et tu dois donc recommencer plus au nord... »

Dans sa phase finale à Vilhena, ce cycle de l’occupation et de la destruction se perpétue ailleurs. Les pionniers les moins fortunés remontent vers la nouvelle frontière, au sud de l’Amazonie, à la recherche d’opportunités pour servir de main-d’œuvre à un processus qui n’en est là-bas qu’à ses débuts.

Pour ceux qui restent au milieu des cultures, les pesticides font partie du quotidien. Depuis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, 1 310 nouveaux pesticides, dont certains interdits dans de nombreux pays, ont reçu une autorisation de mise sur le marché (sur un total de 3 376).

Dans un quilombo, une communauté formée par des descendants d’esclaves, à deux bonnes heures de la ville de Seringueiras, on mange du poisson dès le petit-déjeuner. Mais depuis 2018, chaque année à la saison des pluies, des centaines de poissons viennent s’échouer, ventre à l’air, sur leurs rives, et la faim se fait sentir pendant plusieurs mois.

Avec l’avancée récente de la culture du soja aux alentours du quilombo, les pluies massives amèneraient les produits dans les cours d’eau. « On n’est pas sûr, mais on dirait bien que c’est la faute des pesticides, soupire Seu Luis. Ils nous ont fait des prises de sang et on a en tout cas un taux anormalement élevé de traces de pesticides. »

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