Le gouvernement chinois reprend en main les géants du numérique

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Une atmosphère de répression, concentrée jusqu’alors sur la société civile et les mouvements politiques, commence à s’étendre sur les groupes du numérique, sur le capitalisme privé, en rupture totale avec le « socialisme à la chinoise » fixé par Deng Xiaoping.

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Lorsque le fondateur du géant numérique Alibaba, Jack Ma, a été mis au pas par les autorités chinoises à la fin de l’année dernière, les investisseurs étrangers, toujours enclins à tout pardonner à Pékin, se sont voulus rassurants. Jack Ma, qui avait acquis une stature de rock-star ces dernières années, était allé trop loin, selon eux : il avait eu l’outrecuidance de défier frontalement les autorités financières et de régulation.

Avec le recul, à la lueur des décisions brutales qui tombent du gouvernement de Pékin ces dernières semaines, les mêmes ne sont plus du tout rassurés. Une atmosphère de répression, qui jusqu’alors s’était concentrée sur la société civile, les mouvements politiques et quelques milliardaires trop en vue, est désormais en train de s’étendre au monde des affaires, au capitalisme privé, en rupture totale avec les lignes fixées par Deng Xiaoping à partir du début des années 1990.

Au point que l’économiste Stephen Roach, l’inventeur du concept des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) dans les années 1990, qui a toujours été un ardent défenseur de la Chine, se dit lui-même inquiet. « Dès qu’il s’agit de l’économie chinoise, j’ai toujours été un optimiste congénital ces 25 dernières années. Mais aujourd’hui, j’ai de sérieux doutes. Le gouvernement chinois a pris pour cible son secteur technologique dynamique, le moteur de la nouvelle économie chinoise […]. Le  “Rêve chinois”, la vision ambitieuse du président Xi Jinping d’un “grand pays socialiste moderne” en 2049, pourrait désormais être menacé », écrit-il.

Chute de la bourse de Hong Kong le 26 juillet. © Isaac Lawrence  / AFP Chute de la bourse de Hong Kong le 26 juillet. © Isaac Lawrence / AFP

La volonté de contrôler toute l’économie numérique, de reprendre la main sur toutes les plateformes qui ont explosé au cours de la dernière décennie avant qu’elles n’acquièrent une puissance démesurée, à l’instar des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), est évidente chez le gouvernement chinois. Mais l’objectif semble encore plus large, selon certains analystes. Alors que les tensions avec les États-Unis deviennent de plus en plus aiguës, les autorités chinoises ambitionnent aussi de promouvoir un modèle chinois propre, loin de celui de la Silicon Valley, et entendent briser l’attraction exercée par les marchés de capitaux de Wall Street.

Le groupe Didi Chuxing, l’équivalent chinois d’Uber, vient de l’apprendre à ses dépens. Passant outre les réticences des autorités chinoises, celui-ci avait décidé de se coter sur le marché américain, le 6 juillet. Dès le lendemain de son introduction en Bourse, qui lui avait permis d’obtenir plus de 4,4 milliards de dollars, et de faire de son fondateur un nouveau milliardaire, les autorités chinoises sont intervenues. En quelques heures, elles ont demandé la suppression d’un certain nombre d’applications, au motif que la sécurité des données n’était pas garantie. Le titre s’est effondré dans la foulée de plus de 40 %, laissant les investisseurs étrangers stupéfaits : jamais ils n’avaient imaginé que les autorités chinoises pourraient se moquer ainsi des lois de l’argent.

Mais les mésaventures ne s’arrêtent pas là. Une enquête antitrust a été ouverte contre le groupe. Didi, selon les rumeurs, pourrait se voir condamné à des sanctions encore plus lourdes que celles imposées à Alibaba, qui a dû payer plus de 2,8 milliards de dollars d’amende. Certains vont jusqu’à évoquer la prise de contrôle partielle ou totale du groupe par une entité publique, afin d’effacer l’affront de la cotation sur le marché américain.

La reprise en main de l’économie numérique semble en marche. Que ce soit le géant internet Tencent, propriétaire de WeChat, le spécialiste du e-commerce Pinduoduo, le livreur de repas Meituan, la plateforme de recrutement Kanzhun’s Boss Zhipin, pratiquement toutes les plateformes et les groupes du numérique sont dans le viseur des autorités. Invoquant des raisons soit de sécurité, soit de concurrence, tous sont priés de se soumettre aux contrôles, d’abandonner des applications ou de les modifier, de renoncer aux paiements en cryptomonnaie autre que celle contrôlée par la Banque de Chine, de changer leurs méthodes de publicité en ligne et d’usage des données. Et naturellement d’en référer en tout au pouvoir.

Déterminé à remettre tout le monde au pas, le gouvernement chinois a poursuivi son offensive en annonçant la semaine dernière le changement des règles pour tout le secteur de soutien scolaire. Tirant parti de la course aux diplômes, aux meilleures universités, tout un secteur prospère sur l’inquiétude des parents et des jeunes, en proposant à des prix prohibitifs – les dépenses d’éducation représentent plus de 40 % des revenus moyens chinois – des cours du soir, des stages, des séminaires de préparation. Selon les estimations, ce secteur très lucratif pèse plus de 100 milliards de dollars. Beaucoup de ces entités sont allées s’installer dans les paradis fiscaux. D’un trait de plume, le gouvernement a décidé que désormais toutes ces entreprises devraient relever du secteur associatif à but non lucratif « afin d’être au service de tous » et de réduire les inégalités.

 « C’est la réforme la plus forte et la plus populaire que j’aie vue ces dernières années. Elle bénéficie aux masses, au détriment des riches et des élites », dit Yuan Yuwei, un gérant de fonds d’investissement. L’immobilier, la santé, l’éducation sont les « trois grandes montagnes » qui asphyxient les familles chinoises, explique-t-il à Reuters.

Ces politiques ne viennent pas des régulateurs. Elles viennent de beaucoup plus haut.

Jusqu’où les autorités chinoises iront-elles ?, s’interrogent désormais tous les observateurs. Beaucoup redoutent que la volonté de contrôle ne soit totale. Tout est à risque, tout est dans le viseur des autorités chinoises, s’alarme Bloomberg. Un vent de panique s’est abattu sur les marchés : les financiers ont commencé à liquider toutes les valeurs chinoises. En quelques jours, le Nasdaq Golden Dragon China Index, l’indice qui recense les 98 plus grands groupes chinois cotés aux États-Unis, a plongé de plus de 15 %. Près de 800 milliards de dollars ont été effacés depuis son plus haut en février.

Imaginées pour contourner la législation chinoise au moment de l’ouverture de la Chine, des structures nommées « variable interest structures » (VIE) paraissent particulièrement en risque, selon le Financial Times. Ces entités, souvent logées dans des paradis fiscaux, ont servi de point de rencontre entre le monde des affaires chinois et le capitalisme international : les actionnaires étrangers pouvaient toucher les dividendes de l’expansion chinoise mais sans avoir de droit de regard sur la conduite des entreprises. La plupart des milliardaires chinois y ont caché leur fortune.

« Au cours des 20 dernières années, les autorités chinoises ont fermé les yeux sur les pratiques illégales, l’évasion fiscale et les mauvaises pratiques, parce que la croissance était là », analyse Ming Liao, fondateur d’un fonds d’investissement cité par Reuters. Cela a permis une accumulation de richesses sans précédent, de fortunes éclairs, un creusement spectaculaire des inégalités. 10 % des ménages chinois les plus fortunés concentrent entre leurs mains 45 % des richesses du pays, selon les estimations de l’Institut de la finance internationale.

Alors que la chute boursière s’est amplifiée à Shanghai et à Hong Kong, les autorités chinoises tentent d’envoyer des messages d’apaisement. Mercredi dans la nuit, les régulateurs financiers ont organisé une vidéoconférence avec les plus grandes banques internationales et les fonds d’investissement, comme BlackRock ou Fidelity, qui ont fait de la Chine un de leurs terrains favoris, et des groupes financiers chinois afin de les assurer que les autorités chinoises étaient toujours ouvertes aux investissements étrangers. Mais leurs engagements n’ont qu’à moitié rassuré. « Ces politiques ne viennent pas des régulateurs. Elles viennent de beaucoup plus haut. Il est clair que d’autres mesures seront prises. C’est évident pour tout le monde », a confié un des participants à cette réunion au Financial Times.

Tous pensent à Xi Jinping. Alors que le Parti communiste chinois prépare son 20e congrès au cours duquel le président chinois devrait obtenir un troisième mandat de secrétaire général, tous s’attendent à une réaffirmation d’une ligne dure. Le message adressé au moment du centenaire du parti le 1er juillet a été clair : la Chine n’est pas un pays capitaliste mais socialiste. Et Xi Jinping a bien l’intention de le démontrer.

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