Climat: l’Europe encore loin du leadership sur l’ambition

Par et

Selon un document préparatoire que Mediapart s’est procuré, la future Commission européenne attendrait octobre 2020 pour fixer sa nouvelle ambition en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, soit un tout petit mois avant la COP 26 de Glasgow. 

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Alors que les eurodéputés ont voté jeudi 28 novembre à une large majorité une résolution demandant de décréter l’urgence écologique, la Commission européenne, tout juste adoubée, semble au contraire vouloir prendre son temps. Selon un document préparatoire que s’est procuré Mediapart, les directions générales de la Commission veulent attendre le mois d’octobre 2020 pour décider « un plan global sur la manière de porter l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre de l’UE pour 2030 à au moins 50 % et jusqu’à 55 % ». Ce document doit être rendu public le 11 décembre prochain.

Or, le rehaussement de l’ambition européenne est capital à plus d’un titre. 

D’abord parce que c’est un engagement pris lors de la COP 21 qui a abouti à l’accord de Paris, en 2015. Lors de celle-ci, les États se sont engagés à fournir puis à revoir leur « contribution déterminée au niveau national » (« nationaly determined contribution », NDC, en anglais). Ces NDC donnent pour chaque État – ou pour l’Union européenne – les efforts et politiques engagés pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ces NDC portaient dans un premier temps sur les efforts des États à partir de 2020, mais il était prévu qu’ils en soumettent une autre lors de la COP 26 qui se tiendra à Glasgow en novembre 2020.

À Bełchatów, en Pologne, la plus grande centrale à charbon de l’Union européenne © Reuters À Bełchatów, en Pologne, la plus grande centrale à charbon de l’Union européenne © Reuters

L’Europe est attendue de pied ferme. Non seulement par les ONG et autres acteurs non étatiques du climat, mais également par certains grands pays, comme la Chine et l’Inde. Depuis l’annonce du retrait des États-Unis de l’accord de Paris, le triptyque Europe-Chine-Inde pèse un poids énorme dans la lutte contre le réchauffement, mais chacun semble attendre que l’autre dévoile son jeu. Or, historiquement, la responsabilité des pays du continent européen devrait les contraindre à prendre le leadership. 

Tout début octobre, les ministres de l’environnement de l’UE avaient déjà créé un malaise au sein des ONG en se mettant d’accord pour « mettre à jour » en 2020 la NDC européenne. Une formulation a minima alors que, dans le projet de conclusions élaboré par la présidence finlandaise, figuraient quatre options : « L’UE [actualisera] [ou communiquera] [révisera] [et renforcera] sa contribution déterminée au niveau national en 2020. »

Reporter cette annonce à octobre 2020, quand certains observateurs auraient espéré l’avoir pour la COP de Madrid, qui ouvre ses portes lundi, revient donc à perdre un an et risque de peser sur le rapport de forces avec les autres pays. Cette date est d’ailleurs contradictoire avec une autre phrase en fin du document, qui explique que « la Commission veillera à ce que l’UE continue à diriger les négociations internationales sur le climat » et qu’elle « intensifiera également ses efforts sur le plan bilatéral pour inciter les partenaires à agir et pour assurer la comparabilité des actions et des politiques d'ici 2021 ».

Le choix d’octobre 2020 est également contradictoire avec le discours du vice-président de la Commission en charge du « Green Deal », Frans Timmermans. Lors de son audition par les eurodéputés, le 9 octobre, le commissaire néerlandais avait souligné qu’une grande partie de son travail consisterait à voyager pour « essayer de convaincre les autres » et assuré vouloir positionner le continent européen à la pointe du combat pour le climat.

« Il importe qu’en tant qu’Union européenne nous adoptions une position qui fasse sens internationalement et qui nous place en pointe, avait-il annoncé. À cette fin, il faut que nous soyons prêts avant la réunion de la COP à Glasgow. Ce sera ma trajectoire et mon objectif. » Pour cela, avait-il ajouté, « nous devons faire le tri chez nous avant la COP [...]. Et à Glasgow nous pourrons faire quelque chose au lieu de dire : “Oui, non… il faut encore qu’on mène quelques recherches…”»

C’est pourtant bien ce qu’il risque d’arriver si la date inscrite sur le document préparatoire est confirmée. Un comble pour celui qui a été intronisé au poste de numéro deux de la Commission von der Leyen en affichant toute une série de bonnes intentions en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

Répétant à plusieurs reprises son accord avec les positions de la militante suédoise Greta Thunberg (« Elle a raison ! »), Frans Timmermans a ainsi défendu au cours de son audition un objectif de 55 % de réduction des gaz à effet de serre en 2030 – tout comme les eurodéputés. Le document n’en est encore qu’à « au moins 50 % et jusqu'à 55 % ». Or, selon plusieurs ONG, l’UE devrait même s’engager à les réduire de 65 % d’ici à 2030 pour rester sur une trajectoire compatible avec la hausse de 1,5 °C.

Timmermans lui-même l’a dit au Parlement européen : « Si l’on veut éviter un réchauffement qui soit supérieur à 1,5 °C, il faudra faire bien plus que ce qu’on fait actuellement. Cela passera par une nouvelle législation. Le Parlement et le Conseil sont capables de réagir très rapidement si l’opinion publique le veut, si l’urgence est là. »

Parlant des régions productrices de charbon et de lignite en Europe, et notamment de la Galice (Espagne), de la Silésie (Pologne), de la Grèce et de l’Allemagne, il a indiqué : « Nous avons le devoir d’intervenir. » Et il a promis dès les premiers cent jours de son mandat – soit d’ici le 10 mars 2020 – une loi européenne pour entériner l’objectif de « neutralité climat » à l’horizon 2050… Une loi qui viendrait donc avant le nouvel objectif pour 2030…

Manifestement, l’urgence n’est pas encore apparue à de nombreux États au niveau mondial. À l’heure actuelle, ceux qui se sont engagés à mettre à jour leur NDC ne représentent que 10 % des émissions mondiales. Ceux qui se sont engagés à revoir leur ambition à la hausse représentent 8 % des émissions. Seules les îles Marshall ont pour l’instant soumis leur nouvelle NDC. Et de l’autre côté, le Japon a réaffirmé ne pas vouloir relever la sienne, quand la Russie n’en a toujours pas publié une.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale