Moqtada al-Sadr, le petit religieux irakien qui défie l’Iran et les Etats-Unis

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C’est le triomphe des déshérités. Grâce à sa popularité dans les quartiers pauvres, la liste qu’il patronne est arrivée en tête des législatives. Ce fils d’un grand ayatollah assassiné par Saddam Hussein dénonce la corruption et les ingérences étrangères en Irak. Il est la bête noire de Téhéran et de Washington.

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On ne sait pas combien de semaines ou de mois prendront les négociations en vue de former un nouveau gouvernement en Irak mais, déjà, l’Iran est sur la défensive et à la manœuvre. À peine les résultats des élections législatives étaient-ils connus que le régime iranien envoyait à Bagdad le mythique général Kacem Soleimani, le chef de la division Al-Qods des pasdaran, l’unité chargée des opérations extérieures et du renseignement des pasdaran (les Gardiens de la révolution).

Ce qui inquiète Téhéran, c’est la victoire électorale d’un religieux chiite quasiment sans grade, populiste et totalement incontrôlable : Moqtada al-Sadr. Alliée avec celle du Parti communiste irakien et d’autres petites formations laïques de gauche, sa liste a remporté le scrutin du 12 mai dernier. Mais les États-Unis ne sont pas moins préoccupés que Téhéran par la montée en puissance du bouillonnant clerc. Ils ont eux aussi dépêché un émissaire en Irak : Brett McGurk, l’envoyé spécial du président américain au sein de la coalition contre l’État islamique.

Une affiche de Moqtada al-Sadr, à Bagdad, en Irak, le 19 mai 2018. © Reuters Une affiche de Moqtada al-Sadr, à Bagdad, en Irak, le 19 mai 2018. © Reuters

Pour Téhéran comme Washington, il n’est pas question qu’un proche de Moqtada al-Sadr (lui-même ne s’était pas présenté au scrutin) devienne le prochain premier ministre. Pas davantage que des membres de son courant se taillent la part du lion dans le prochain gouvernement. S’ils y participent, il faut qu’ils y soient très minoritaires. D’où le retour sur le théâtre irakien du héros iranien, auréolé de ses victoires contre l’État islamique, un prestige qu’il a commencé d’acquérir en 2014 en venant défendre Bagdad, alors sous la menace d’une attaque djihadiste, et, du côté américain, d’un diplomate chevronné, un « battant », selon le New York Times, qui a servi dans la région aussi bien sous Barack Obama que sous George W. Bush.

Pour l’anthropologue Hosham Dawood, chercheur au CNRS et spécialiste de l’Irak, la victoire des partisans de Moqtada al-Sadr signifie que « quelque chose a changé en Irak : la part de l’acteur irakien est désormais plus importante qu’à l’issue des élections précédentes ». Cela n’a pas l’heur de plaire à Téhéran, qui se méfie comme de la peste de tout ce qui ressemble à une idéologie issue du panarabisme, de surcroît mâtinée d’un messianisme chiite qui a pris ses distances avec l’Iran. Sans compter que pour la première fois depuis la chute de Saddam Hussein, une manifestation aux cris de « Bagdad libre, l’Iran dehors ! » a salué la victoire du petit imam à l’issue du scrutin.

Même rejet de la part des États-Unis, qui voient revenir celui qui fut l’un de leurs pires cauchemars quand ils occupaient l’Irak (de 2003 à 2011) et qu’ils devaient affronter au quotidien ses forces paramilitaires, l’Armée du Mahdi. Washington misait sur la victoire de la coalition dirigée par le premier ministre sortant Haïder al-Abadi, homme de compromis, campant volontiers sur des positions nationalistes, qui faisait figure de favori en raison de sa victoire sur l’État islamique et du revers retentissant qu’il avait infligé aux Kurdes en leur reprenant Kirkouk en septembre 2017. Mais c’était sous-estimer le rejet par la population de la formation dont il est issu, le parti chiite islamiste Al-Dawaa, qui pèse sur la vie politique depuis une dizaine d’années et est notoirement corrompu. Sa liste, Al-Nasr (« la Victoire »), n’est donc arrivée qu’en troisième position.

À ces élections, le régime iranien avait trois cartes dans son jeu. Soit trois listes :

  • La première était l’Alliance de la conquête, des anciens du Hachd al-Chaabi (en français, la « Force de la mobilisation populaire »), une coalition de milices paramilitaires en grande majorité chiites, dirigée par Hadi al-Amri, l’ancien chef des puissantes brigades Al-Bader, créées en Iran en 1980 et qui se sont battues aux côtés de l’armée iranienne contre celle de Saddam Hussein. C’est donc un proche du général Kacem Soleimani, avec lequel on l’a vu diriger certaines batailles contre l’État islamique.
  • La liste de l’ancien premier ministre Nouri al-Maliki, l’un des responsables du parti chiite islamiste Al-Dawaa, qui s’était illustré en acceptant un degré de corruption sans précédent à la tête de l’État, par sa défaillance totale et celle de l’armée irakienne face à l’État islamique en 2014 et qui, par surcroît, avait exacerbé la colère sunnite quand il était au pouvoir.
  • La liste du premier ministre sortant Haïder al-Abadi, qui vient aussi du Dawaa, avec lequel Téhéran a des relations plutôt bonnes, même s’il n’était pas le candidat favori.

Ce sont ces trois listes qui ont été distancées par celle de Moqtada al-Sadr, baptisée « Sayroun » (« La Marche »). Et ce sont les leaders de ces trois listes que le général Soleimani a rencontrés pendant son séjour à Bagdad, plus les leaders kurdes, qu’il est allé voir ensuite. But de ces tractations : former un gouvernement de coalition. 

Le seul dirigeant qu’il ait soigneusement évité, c’est Moqtada al-Sadr. « À présent, le régime iranien comme le gouvernement américain cherchent à le mettre hors jeu. Les Iraniens et les Américains ont la même stratégie mais diffèrent dans leurs moyens. Les premiers vont utiliser contre lui la solidarité confessionnelle afin de refaire une grande alliance chiite », indique Hosham Dawood. Téhéran va donc chercher soit « à noyer Moqtada dans le magma d’une grande coalition où il aura du mal à être visible », soit « à isoler » le trublion, poursuit-il. Pour Washington, la stratégie retenue est de convaincre Nouri al-Maliki et Haïder al-Abadi de former un gouvernement de coalition, qui l’exclura mais inclura d’autres composantes, kurdes et sunnites.

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