Ex-membres de l’État islamique, ces mères de famille attendues par la justice française

Par Céline Martelet

Elles ont rejoint la Syrie, puis l’État islamique, il y a plus de sept ans. Ces derniers jours, deux Françaises ont été expulsées par la Turquie vers Paris, dans le cadre du « protocole Cazeneuve », puis mises en examen et écrouées. D’autres vont suivre. Enquête.

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Ces femmes ne sont pas rapatriées à leur demande. La France n’est pas allée les chercher, elles ont été mises dans un avion par les autorités turques et renvoyées vers Paris. Une expulsion dans le cadre du « protocole Cazeneuve », un accord de coopération policière entre Ankara et Paris, signé en septembre 2014 par l’ancien ministre de l’intérieur de François Hollande.

Le texte ne laisse pas le choix aux autorités françaises : elles doivent récupérer leurs ressortissant·e·s lorsque la Turquie l’exige. Mais pour ces deux femmes, parmi les sept qui ont été arrêtées il y a plus d’un an en Syrie dans la zone sous contrôle de l’armée turque, Ankara a pris son temps. Depuis, elles étaient dans un centre de détention à ciel ouvert, logées dans des bungalows d’un camp de la ville frontalière de Jarablus, en Syrie. Une détention plutôt « cool », selon les propos de l’une d’elles. Leurs enfants étaient scolarisés, quelques heures de cours d’anglais chaque jour.

À leur arrivée en France, le ton a changé pour ces deux mères de famille. Sous le coup d’un mandat d’arrêt international, elles ont été rapidement présentées à un juge d’instruction, mises en examen pour « association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste criminelle », et écrouées.

Une femme avec ses enfants, dans le camp d'Al-Hol, qui abrite des proches de combattants du groupe État islamique, dans le nord-est de la Syrie, en mai 2021. © Photo Delil Souleiman / AFP Une femme avec ses enfants, dans le camp d'Al-Hol, qui abrite des proches de combattants du groupe État islamique, dans le nord-est de la Syrie, en mai 2021. © Photo Delil Souleiman / AFP

Un parcours désormais classique pour les Français ex-membres de Daech, y compris les femmes. « Aujourd’hui, ces Françaises de retour du djihad sont de plus en plus nombreuses à comparaître devant une cour d’assises spéciale où elles risquent jusqu’à 30 ans de réclusion criminelle », explique Sacha Belissa, directeur du pôle judiciaire au sein du Centre d’analyse du terrorisme. La politique pénale dans notre pays s’est durcie à leur encontre, mais les peines restent inférieures à celles des hommes. Pour les femmes, les juges vont rarement au-delà de huit ans de prison. »

Ces deux Françaises expulsées au cours de la semaine du 26 juillet ont des parcours qui intéressent particulièrement la justice et nos services de renseignement. Hanen Ben Chaieb et Selma Tahar Aouidate ont rejoint la Syrie courant 2014 et, pour ces deux femmes, vivre au cœur d’une organisation terroriste était un projet familial.

26 membres d’une famille partis de Roubaix

Un « djihad en famille », selon l’expression utilisée désormais lors des procès pour terrorisme. Selma Tahar Aouidate a quitté Roubaix en mai 2014. Au total, 26 membres de sa famille décident de laisser l’ancienne cité industrielle du Nord pour rallier la Syrie. À la tête de ce clan : Fodil Tahar Aouidate, le frère. Obsédé par le combat au nom du djihad, le Nordiste a embarqué dans sa dérive ses parents, six de ses sœurs, leurs maris et leurs enfants.

Mais aujourd’hui, Selma Tahar Aouidate revient seule en France avec ses quatre enfants. Son frère a été condamné à mort en Irak en juin 2019. Trois sœurs sont toujours retenues dans un camp de détention, géré par les autorités kurdes au nord-est de la Syrie. Les autres membres du clan, dont plusieurs enfants, sont morts sur place.

Selon nos informations, Selma Tahar Aouidate s’inquiéterait aujourd’hui surtout de son sort judiciaire. À des contacts en France, elle écrivait récemment : « Quelle sera la peine de prison pour une femme qui n’a aucune charge contre elle à part le fait d’être venue en Syrie ? » La mère de famille ne semble pas avoir pris conscience qu’au regard de la justice de son pays elle a commis un délit, voire un crime, justement en rejoignant la Syrie et l’État islamique.

Il y a un an, lorsqu’elle a été arrêtée avec ses quatre enfants en Syrie, près de la frontière turque, Selma Tahar Aouidate ne comptait pas se rendre, selon plusieurs sources. La mère de famille espérait traverser cette frontière avec de faux papiers syriens pour ensuite se cacher en Turquie, et échapper à un procès en France.

11 membres d’une famille partis de Nice en convoi

Hanen Ben Chaieb espérait aussi ne jamais se retrouver face un juge d’instruction à Paris. Elle aussi avait prévu de se cacher en Turquie. Elle a été interpellée en Syrie, alors qu’elle se déplaçait avec une fausse identité syrienne, et n’a pas réussi à franchir la frontière avec la même facilité qu’en septembre 2014.

À l’époque, personne n’a arrêté les onze membres de la famille Ben Chaieb partis de Nice en convoi, pourtant loin d’être discret puisque composé de plusieurs voitures de location. Un convoi qui a traversé l’Europe, la Turquie avant d’entrer en Syrie pour prêter allégeance à l’État islamique.

Une fois sur place, Oussama Ben Chaieb, le chef de ce clan niçois, a rapidement acquis une place importante au sein de la très active cellule médiatique de l’organisation terroriste. Selon nos informations, le djihadiste a disparu à Baghouz en mars 2019, quelques jours avant la chute territoriale de Daech. Impossible de confirmer son décès ou son arrestation par les Forces démocratiques syriennes, alliance kurde et arabe alliée de la coalition internationale au sol.

La sœur, les beaux-frères, la mère et plusieurs enfants sont eux morts sur place. Hanen est donc la seule à pouvoir donner des informations à la justice française, notamment sur les activités de son frère, proche des frères Clain.

Longue période d’errance 

Cette justice française, Lolita se prépare à y faire face depuis plusieurs mois. Originaire de banlieue parisienne, elle attend ce renvoi vers Paris et devrait être expulsée au début du mois d’aout. Un retour qui marque la fin pour elle et ses quatre enfants d’une longue période d’errance. La Française a quitté l’Hexagone en aout 2014. Divorcée, elle embarque à l’époque son fils et sa fille, âgés de 5 et 4 ans.

Sur place, Lolita se marie à plusieurs reprises, et donne naissance à deux autres enfants. Finalement arrêtée début 2019 par les Forces démocratiques syriennes, elle est d’abord détenue dans le camp d’Aïn Issa, à quelques kilomètres de Raqqa. Mais en octobre 2019, en pleine offensive turque, les autorités kurdes ouvrent les portes de ce camp de détention où elle se trouve avec ses quatre enfants. À nouveau en fuite, la jeune femme prend alors la direction de la province d’Idlib, à l’ouest de la Syrie, la dernière enclave rebelle sous contrôle de Hayat Tahrir Al-Sham, organisation considérée comme terroriste par l’ONU.

Elle y épouse un Syrien. Une union qui ne dure que quelques mois. En aout 2020, Lolita finit par craquer et décide de se rendre aux autorités turques. Dans plusieurs messages, qui nous ont été transmis, elle écrit : « Je suis très fatiguée psychologiquement surtout. Je ne veux plus faire subir tout cela à mes enfants. Mes deux grands sont impatients de rentrer en France, ils veulent revoir leur père. » Quelques minutes plus tard, elle ajoute : « Je sais qu’on prendra bien soin d’eux en France. Je pense à leur avenir. »

Les enfants de Lolita, comme tous les enfants de retour ces derniers jours, seront pris en charge par l’aide sociale à l’enfance (ASE) dès la sortie de l’avion à Roissy-Charles-de-Gaulle. Après une courte hospitalisation, ceux qui ont 12 ans ou plus pourraient être interrogés par la DGSI, comme l’autorise la loi.

Le protocole de retour de ces enfants revenus du djihad est désormais bien rôdé. Tous sont placés, après décision du juge des enfants, en famille d’accueil ou dans des foyers de l’ASE. Le lien avec leur famille en France est rétabli, mais la procédure est longue. Ces enfants sont vus par de nombreux professionnels : éducateurs, pédopsychiatre, psychologue… « Un agenda de ministre », selon une psychologue chargée du suivi de plusieurs de ces fillettes et de ces garçons, qui ont grandi au cœur de l’État islamique.

La priorité des autorités françaises est leur retour à l’école dès que possible, pour marquer une sorte de normalité pour des enfants qui n’ont pas été dans une salle de classe depuis leur départ de France. Ceux nés sur place, eux, ne savent tout simplement pas à quoi ressemble une école.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Selon l’ONU, près de 40 000 partisans de Daech étrangers, venus de plus de 100 pays, ont rejoint les rangs de l’organisation terroriste. Parmi eux : 1 450 français. Environ 300 sont revenus en France par leurs propres moyens, ou après une expulsion par la Turquie dans le cadre du protocole dit « Cazeneuve ». 400 sont considérés comme décédés sur place.

En 2021, selon les services de renseignements français, près de 200 adultes étaient détenus au Nord-Est de la Syrie dont la majorité de femmes -120- retenues dans l’un des deux camps de déplacés, sous contrôle des autorités kurdes. Avec elles, près de 300 enfants français. 35 enfants, dont en majorité des orphelins, ont été rapatriés lors de plusieurs opérations organisées par le Quai d’Orsay. La politique de l’Élysée reste la même depuis la chute territoriale de l’Etat Islamique en mars 2019 : pas de retour des adultes, ils doivent être jugés sur place. Seuls les orphelins, et les enfants dont les mères acceptent le départ sans elles, sont ramenés en France. D'après nos informations, au moins huit orphelins mineurs sont encore dans le camp de Roj dans l’attente d’un rapatriement par la France.

En mars 2021, dans un interview au Figaro, Laurent Nuñez, le coordinateur national du renseignement estimait à 160 le nombre de djihadistes français encore libres en Syrie. La grande majorité se trouve dans la province d’Idlib, dernière enclave rebelle syrienne sous contrôle de Hayat Tahir el Sham, organisation considérée comme terroriste par l’ONU. D'après nos informations, près de 80 adultes vivent toujours dans cette zone, avec le groupe de Omar Omsen, l’un des principaux recruteurs de djihadistes français.