Angela Davis: «Les Etats-Unis sont en train de vivre une contre-révolution»

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À l'occasion de son passage à Paris, Mediapart s'est entretenu avec la féministe, antiraciste et anticapitaliste Angela Davis: le « choc » de l'élection américaine, la tension entre l'universel et les minorités, la laïcité en France, la justice climatique... 

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Quelques jours après l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche aux États-Unis, la légendaire activiste et intellectuelle Angela Davis était de passage à Paris à l’occasion d’une conférence organisée par Manthia Diawara (NYU) et Nicole Lapierre (CNRS) dans le cadre du cycle pluridisciplinaire « Diversité des expériences et causes communes », initié par l’Université de New York et la Fondation de la Maison des sciences de l’homme, en partenariat avec l’Institut du Tout-Monde.

Mediapart a pu rencontrer le 25 novembre cette professeure au département d’History of Consciousness (« histoire de la prise de conscience ») de l’université de Californie à Santa Cruz. Féministe, anticapitaliste et antiraciste, Angela Davis a révolutionné la compréhension de l’articulation entre les questions de genre, de classe et de race. Membre du mouvement afro-américain des Black Panthers, elle a été poursuivie et emprisonnée, au début des années 1970, pour complicité dans le meurtre d’un juge californien, avant d’être acquittée.

Critique à l’égard de la campagne de la démocrate Hillary Clinton, qu’elle considère comme une « féministe de la petite bourgeoisie », Angela Davis reproche à la gauche américaine de n’avoir pas su s’adresser aux électeurs blancs des classes populaires. « L’universalisme ne doit pas chercher à effacer les différences », rappelle-t-elle, se félicitant de l’émergence du mouvement contre les violences policières Black Lives Matter. À propos de la France, pays auquel elle est profondément attachée, elle s’inquiète de la manière dont la laïcité a été transformée en « une arme contre les musulmans ». « Cela ne fait aucun sens de rêver d’un monde sans racisme, sans misogynie, sans homophobie, sans exploitation de classe dans le contexte d’une planète moribonde », insiste-t-elle en référence aux mouvements de justice climatique. 

Voici un extrait filmé d'une dizaine de minutes de l'entretien retranscrit ensuite dans sa totalité :

Mediapart : En tant qu’activiste et intellectuelle antiraciste, féministe et anticapitaliste, comment analysez-vous l’élection de Donald Trump aux États-Unis ?

Angela Davis : Cela a été un choc majeur car tout le monde, y compris Donald Trump, s’attendait à une victoire d’Hillary Clinton. La leçon de cette élection est que nous avons sous-estimé l’attrait idéologique du racisme, de l’antisémitisme, de la misogynie et de la xénophobie. Dans le même temps, il est important de souligner que Trump n’a pas obtenu la majorité des voix. En réalité, près de deux millions de personnes de plus ont voté pour Hillary Clinton. Trump ne doit son élection qu’au caractère obsolète du collège électoral qui privilégie les anciens États esclavagistes et ceux où les électeurs blancs prédominent. Par ailleurs, plus de 46 % du corps électoral n’a pas voté. Cela s’explique en partie par la faillite du système bipartisan, le parti démocrate et le parti républicain étant profondément liés aux intérêts capitalistes. J’aurais préféré qu’Hillary Clinton soit élue, mais elle n’était pas une candidate que je pouvais soutenir véritablement.

Pourquoi ?

À cause de ses liens avec le capitalisme et son incapacité à comprendre l’importance des nouvelles formes du féminisme. Elle s’appuie sur une vision dépassée du féminisme fondée sur l’idée que les femmes seraient, sans le dire, considérées comme blanches et issues des classes moyennes. C’est une conception petite-bourgeoise du féminisme qui n’a pas parlé à la majorité des gens, et encore moins à la majorité des femmes. Les féministes les plus vivantes et les plus vibrantes aujourd’hui sont celles qui luttent contre le racisme, le capitalisme et l’homophobie, et qui sont internationalistes ou de tendance marxiste. Clinton aurait pu apprendre beaucoup de la notion d’intersectionnalité.

Elle s’est présentée comme une héroïne féministe qui pourrait, enfin, briser le plafond de verre. Mais ce n’est pas le sens des luttes féministes, à mon avis. Les combats féministes ne consistent pas à intégrer les sphères du pouvoir économique et politique, mais à transformer la société. Pas seulement en termes de genre, mais aussi de racisme et d’islamophobie. Elle n’était pas ma candidate, mais j’ai défendu l’idée qu’il fallait voter pour elle pour faire de la place à un militantisme radical dans les années à venir.

Ne pensez-vous pas qu’elle a échoué en partie parce qu’elle est une femme ?

L’influence de la misogynie est encore puissante. Cela ne l’a sans doute pas aidée. Mais pas loin de 94 % des femmes noires ont voté pour elle, moins parce qu’elles pensaient qu’elle était la réponse que parce qu’elles ont compris la complexité de la politique électorale. 53 % des femmes blanches ont quant à elles voté pour Trump, ce qui montre que l’influence de la suprématie blanche reste plus importante pour ces femmes que l’engagement en faveur d’un changement féministe.

Des femmes ayant voté pour Trump ont justifié leur choix en disant qu’elles n’avaient pas peur de lui et qu’elles avaient l’habitude de ce type de comportements sexistes. N’est-ce pas un échec du féminisme d’être compris de cette manière ?

Ce féminisme est malheureusement celui d’Hillary Clinton. Il représente une version étriquée du féminisme. Il parle aux femmes blanches d’une certaine classe sociale, mais pas aux femmes blanches des classes populaires. Beaucoup de ces femmes n’ont pas été convaincues par Hillary Clinton parce qu’elle n’a pas su articuler les questions de genre à celles de race, de classe, de sexualité et de nation. Le féminisme auquel je m’identifie considère que la justice est indivisible et qu’il faut se battre non pour un seul groupe mais pour toutes celles et tous ceux qui souffrent de toutes les injustices dans notre société. L’immigration, à ce titre, est aussi un enjeu féministe, comme le racisme, l’islamophobie ou l’antisémitisme. Il faut faire face à ces questions par le féminisme. Un féminisme qui refuse de s’y affronter est fort probablement enfermé dans des formes de racisme et d’idéologie de classe.

Il a aussi été reproché à Bernie Sanders de ne pas suffisamment saisir l’articulation entre les questions de genre, de race et de classe en se focalisant exclusivement sur les questions sociales…
 
Il y avait pourtant quelques personnes de couleur dans l’entourage de Bernie Sanders et parmi ses soutiens. Cela s’explique par le fait que son programme était clairement anticapitaliste. Les gens ont été suffisamment malins pour comprendre que, même si sa critique du racisme n’était pas parfaite, il n’était pas possible de penser l’antiracisme sans penser le déclin du système capitaliste. Beaucoup d’électeurs ont saisi ce mécanisme, même s’ils ont pu regretter son incapacité à montrer que le capitalisme était forcément raciste. Le capitalisme tel que nous le connaissons n’aurait pas été possible sans l’esclavage et sans la colonisation. Bernie Sanders n’a pas encore réussi à intégrer cette dimension. En même temps, sa campagne a été importante : elle a plu à de nombreux jeunes, pas seulement blancs mais aussi noirs, et à des abstentionnistes, parce qu’ils voulaient un candidat radicalement anticapitaliste.

Quelle lecture faites-vous du message des électeurs de Trump ? Beaucoup semblent se dire anti-système, anti-élite… Leur vote ne reflète-t-il pas aussi une colère de classe ?

Certains électeurs de Donald Trump avaient auparavant voté pour Barack Obama. Le fait que le syndicalisme soit en si piteux état est problématique. Ces organisations de travailleurs n’ont pas su donner la parole aux personnes qui ont tout perdu avec la désindustrialisation, le départ des emplois à l’étranger et la baisse des salaires. L’élection présidentielle américaine a révélé un échec de la gauche à s’adresser à ces personnes déclassées, principalement blanches, en plein désarroi pour les mêmes raisons que celles qui produisent le racisme. Le défi des prochaines années est de créer des mouvements, des partis qui peuvent ramener à gauche les électeurs de Trump et les abstentionnistes, qui n’ont pas vu de vraie alternative dans l’élection.

Quel bilan tirez-vous de la présidence de Barack Obama ?

Les présidents en tant qu’individus n’ont pas autant de pouvoir que ce que l’on imagine. La vraie réussite de la présidence Obama ne réside pas dans sa personne mais dans la dynamique que son élection a rendue possible. Les huit ans de son administration ont créé une ouverture : des lieux de revendication comme Occupy ou Black Lives Matter ont pu émerger. Je ne peux pas imaginer que de tels mouvements anticapitalistes aient vu le jour sous une administration républicaine. Avant même que les camps aient été installés, ils auraient été détruits par la police.

L’erreur, lors de la présidence Obama, a été de ne pas aller plus loin en contraignant ce président à prendre des positions plus radicales. Il ne faut pas l’oublier, Barack Obama a été le président des États-Unis d’Amérique, c’est-à-dire des États-Unis militaristes, racistes et impérialistes. Dans le même temps, je vois des changements venir de ces nouveaux mouvements qui s’intéressent moins au pouvoir du vote qu’à la capacité des gens à se rassembler et à revendiquer ensemble, parfois de manière spectaculaire, davantage de justice.

Dans le débat intellectuel américain, une critique se fait jour à l’encontre de la défense des minorités. Le New York Times a par exemple récemment publié une tribune de l’historien des idées Mark Lilla dans laquelle il écrit qu'« au cours des dernières années le libéralisme [au sens de progressisme – ndlr] américain s’est fourvoyé dans une panique morale à propos des identités raciale, de genre et de sexe qui l’ont empêché de devenir une force unifiée capable de gouverner ». Autrement dit, en mettant trop l’accent sur les questions minoritaires, la gauche se serait divisée et aurait perdu le vote des ouvriers et le sens du bien commun. Qu’en pensez-vous ?

Cette analyse s’appuie sur une vision traditionnelle du libéralisme qui est, historiquement, liée au capitalisme. Ses idées issues des Lumières se présentent comme universelles, alors qu’elles sont clandestinement racialisées. Je suis en désaccord avec cette acception. La justice ne consiste pas à traiter tout le monde de la même façon et à nier les différences, mais à faire en sorte que celles-ci existent et négocient entre elles. La justice consiste à créer de nouvelles possibilités de l’universel, à le réinventer constamment. Malheureusement, trop de libéraux refusent de reconnaître cette dialectique.

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