Espagne: rudes négociations autour du pacte des gauches

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L’instance de décision du PSOE, réunie samedi, n’a pas fermé la porte à un accord avec Podemos. Pedro Sánchez pourrait lancer des négociations dès mardi. Mais la route est incertaine, surtout depuis le refus des indépendantistes catalans ou de Ciudadanos de faciliter un tel exécutif.

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Six semaines après les législatives en Espagne, il est encore hasardeux de parier sur la couleur du prochain exécutif. Le scénario d’un retour aux urnes, pour cause de majorité introuvable, n’est toujours pas exclu. L’après-« 20-D » (pour 20 décembre, date des élections) s’élabore dans la douleur. Aucune négociation, sur le fond, n’a formellement commencé. Ce n’est pas vraiment une surprise : l’Espagne, marquée par plus de 30 ans de bipartisme PP (droite)-PSOE (socialistes), n’a pas l’habitude de négocier des pactes ou des coalitions pour accoucher d’un exécutif (en tout cas à l’échelon national). Mais cette lenteur s’explique aussi parce que nombre d’acteurs clés, pariant sur une répétition du scrutin, peinent à quitter leur costume de candidat, à entrer dans le vif des discussions et à faire des concessions qui pourraient déstabiliser leur électorat traditionnel.

Le paysage se décante tout de même. Samedi, un comité fédéral du PSOE, l’instance de décision du parti arrivé deuxième aux législatives, derrière le PP et devant Podemos, n’a pas fermé la porte à l’ouverture de négociations avec le mouvement anti-austérité de Pablo Iglesias. La manœuvre n'était pas évidente, et devrait redonner un peu d'air au candidat socialiste à la Moncloa. Depuis le lendemain des législatives, l'intéressé, Pedro Sánchez, opposé à tout accord avec le PP, fait l’objet d’une fronde de certains barons locaux qui veulent sa tête. Il est concurrencé en particulier par Susana Díaz, la présidente de l’Andalousie, qui lorgne sa place en cas de répétition des élections et se dit plutôt opposée à tout « deal » PSOE-Podemos (elle rejette aussi tout dialogue avec le PP). Un congrès du PSOE, en mai, devrait sceller le sort de Sánchez.

Cette révolte très médiatisée des barons socialistes laisse abasourdi l’universitaire Ignacio Sánchez-Cuenca, qui rappelle que le PSOE, qui a perdu plus de cinq millions de voix en sept ans, a mieux à faire que de se déchirer sur des histoires de personnes : « En lieu et place d’un débat public, sur des propositions de fond, c’est un groupe de barons locaux qui a pris l’initiative et conspire contre le secrétaire général du parti, celui-là même qui, pour la première fois dans l’histoire du parti, a été élu par les militants (et cela, récemment, en juillet 2014, avec le soutien de nombre de ceux qui aujourd’hui prennent leurs distances) », constate-t-il dans une analyse sur le site d’InfoLibre (partenaire de Mediapart).

S’il est en délicatesse en interne, Sánchez se trouve au même moment au centre du jeu, et le mieux placé pour débloquer la situation politique à Madrid. Le conservateur Mariano Rajoy, le chef du gouvernement sortant, semble quant à lui isolé. À la surprise générale, la semaine dernière, il a refusé – provisoirement, dit-il – de tenter de former un gouvernement, conscient qu’il risquait d’avoir toutes les voix du nouveau congrès des députés contre lui, sauf celles du PP (123 sur 350). L’effet aurait été désastreux. Les derniers rebondissements d’un énième scandale de corruption touchant le PP n’ont rien arrangé. Rajoy semble plus que jamais miser sur de nouvelles élections pour sauver sa peau.

De son côté, Podemos a frappé un grand coup, le 24 janvier, en proposant au PSOE une coalition, « un gouvernement du changement », avec Sánchez à sa tête, et Pablo Iglesias de Podemos en vice-président. Le mouvement anti-austérité a également dressé la liste des ministères qu’il convoitait, sans en avoir parlé au préalable avec les socialistes. Au PSOE, la sortie de Podemos, parfait coup d’éclat médiatique, a été vécue comme une humiliation. À ce stade, les socialistes parlent tout au plus d’un pacte avec Podemos, et sûrement pas d'une coalition : ils imaginent, sur le modèle portugais, un gouvernement PSOE minoritaire, qui bénéficierait au coup par coup, sur une liste de réformes données, du soutien de Podemos. Ciudadanos, le nouveau parti de centre-droit, qui prétend, comme Podemos, « régénérer » la vie politique, a ironisé sur le mouvement d’Iglesias, plus enclin à répartir les postes qu’à parler des réformes à venir.

Dans ce contexte crispé, Sánchez continue de penser qu’un accord avec Podemos est possible. Mais la circonspection domine parmi les barons locaux du PSOE, qui estiment qu’Iglesias n’a qu’une seule obsession : tout faire pour siphonner le PSOE, et devenir le nouveau parti social-démocrate d’Espagne (à l’image de Syriza en Grèce, qui a englouti le PASOK). Ils considèrent qu’il faudrait mieux se tenir à distance de Podemos, d’autant que Sánchez ne leur semble pas avoir les épaules assez larges pour tenir tête à Iglesias. Parallèlement, des voix de la vieille garde du PSOE, dont Felipe González, l’ancien chef de gouvernement (1982-1996), se relaient pour exhorter Sánchez à « faciliter » (en s’abstenant) un gouvernement PP-Ciudadanos. Lequel serait alors à portée de main, surtout si Rajoy consentait à quitter la scène politique et à se faire remplacer par sa numéro deux, Soraya Sáenz de Santamaría.

El País, le quotidien le plus influent dans le débat public en Espagne, né dans les années de la Transition, après la mort de Franco, a défendu dans un éditorial rédigé par son patron, Juan Luis Cebrián, à peu près la même position : pour ne pas enrayer la « reprise » de l’économie espagnole et éviter le scénario catastrophe d’un retour aux urnes, le PSOE doit permettre un exécutif PP-Ciudadanos (lire le décryptage par InfoLibre). D’autres médias se sont lancés dans une campagne douteuse sur les risques d’un accord du PSOE avec les « chavistes » de Podemos (voir ce montage vidéo du site El Diario). Sous la pression Sánchez, jusqu’à présent, tient bon. Il a même retrouvé de l’air après le comité fédéral de samedi. Il a ainsi annoncé, afin de contourner les barons réticents du comité fédéral, que le PSOE consulterait la base de ses militants, pour valider tout « pacte » avec qui que ce soit, et notamment Podemos.

Ce coup lui vaut, sans surprise, une nouvelle volée de critiques. Dans un long éditorial dimanche, El País enfonce le candidat socialiste, juge que la culture de l’assemblée ne figure pas dans les textes du PSOE et estime qu’il ne sert à rien de concurrencer Podemos à ce jeu dangereux : « Le PSOE n’est pas la CUP », tranche le quotidien, en référence à ce petit parti catalan, indépendantiste et anticapitaliste construit sur des principes de démocratie directe, et dont l’incapacité à décider de sa participation ou non à l’exécutif régional a plongé la Catalogne dans un psychodrame saisissant fin 2015.