L’Espagne sans majorité, Podemos à deux doigts de battre les socialistes

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Le mouvement anti-austérité de Pablo Iglesias a dépassé la barre des 20 % dimanche, en particulier grâce à un très bon score en Catalogne. Cela n’a pas suffi à devancer les socialistes du PSOE. Arrivé en tête, le PP de Mariano Rajoy aura toutes les peines du monde à trouver une majorité et rester au pouvoir. L’Espagne entre dans une période d’incertitude politique.

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De notre envoyé spécial à Madrid. Il est bientôt une heure du matin à Madrid et la chanson de Paco Ibáñez, « A Galopar », hymne des Républicains pendant la guerre civile, retentit. Sur scène, les poings levés, Pablo Iglesias et son cercle rapproché se mettent à chanter, face à une marée de sympathisants massés dans ce lieu jouxtant le musée Reina Sofía. Il y a Íñigo Errejón, numéro deux du mouvement et chef de campagne, Juan Carlos Monedero (récent invité de Mediapart), Tania Sánchez, une ex-communiste également connue pour avoir été l’amie d’Iglesias pendant un temps, Pablo Echenique, un ancien eurodéputé en fauteuil roulant, aujourd'hui conseiller régional en Aragón, ou encore Carolina Bescansa, l’une des cofondatrices du mouvement, spécialiste en sondages.

Pablo Iglesias et son cercle rapproché dimanche soir à Madrid. © Andrea Comas - Reuters. Pablo Iglesias et son cercle rapproché dimanche soir à Madrid. © Andrea Comas - Reuters.

Moins de deux ans après son lancement pour les européennes, 13 mois après son congrès fondateur à Vistalegre, Podemos n’est pas parvenu, comme il le voulait, à « prendre le ciel d’assaut » lors des législatives du 20 décembre. Mais le mouvement anti-austérité a réalisé dimanche un score impressionnant pour une formation encore en construction : il récolte 20,62 % des voix (5,18 millions d'électeurs), soit 69 des 350 sièges du futur Congrès des députés. Podemos poursuit sa progression, après ses 8 % aux européennes de mai 2014 et ses 13 % aux régionales de mai 2015. Mais il n’a pas encore prouvé qu’il était capable de devenir majoritaire, comme il le prétend.

« Une nouvelle Espagne est née, qui met fin au système du ‘turno’ », s’est enthousiasmé Pablo Iglesias en début de soirée. Le professeur de sciences politiques fait référence au bipartisme entre le PP (droite) et le PSOE (socialistes), qui a dicté la vie politique espagnole depuis le début des années 80. Aux législatives de 2011, PP et PSOE comptaient encore 73 % des voix. Cette fois, ils n’en ont recueilli que 50,7 %.

Mais la « remontada » de Podemos, sa remontée dans les sondages depuis début décembre, n’a pas suffi pour réaliser l’objectif suprême que s’était fixé le mouvement pour ces élections : passer devant le PSOE, et devenir la première force d’opposition au PP de Mariano Rajoy. La « superación », pour reprendre le terme utilisé par les communicants du parti, n’a pas eu lieu. Podemos n’est pas passé loin. Selon les résultats définitifs, le PP de Rajoy obtient 28,7 % (123 sièges), suivi du PSOE (22 %, 90 sièges) puis de Podemos (20,6 %).

À peine 400 000 voix séparent le vieux PSOE de Pedro Sanchez du Podemos d’Iglesias. Le PSOE, qui avait déjà réalisé le plus mauvais score de son histoire en 2011, fait cette fois encore pire (il a perdu 1,4 million d’électeurs en quatre ans, alors qu’il était dans l’opposition) et l’avenir politique de Pedro Sanchez, son leader, n’a rien d’évident. De son côté, Ciudadanos, le parti de droite d’Albert Rivera qui disputait à Podemos le créneau de la nouveauté, récolte 13,9 % (40 sièges), loin de la première place que certains sondages lui promettaient il y a encore quelques semaines. Les communistes d’IU, eux, se sont fait dévorer par Podemos : ils n’obtiennent que 3,7 % (deux sièges, contre 6,9 % et dix sièges en 2011) et ne pourront donc pas former de groupe au Parlement.

© Infolibre (partenaire de Mediapart en Espagne) © Infolibre (partenaire de Mediapart en Espagne)

Sans surprise, Podemos a fait le plein de voix dans les villes remportées par les plateformes « indignées » en mai dernier. Il arrive premier en Catalogne (24,7 %), grâce à l’appui décisif d’Ada Colau, la maire de Barcelone, pendant toute la fin de campagne, et au Pays basque. Podemos décroche aussi la deuxième place à Madrid (20,9 %, devant le PSOE), dans la région de Valence (25 %, là encore devant le PSOE) ou encore en Galice (où les « marées » dépassent les 25 %), trois des hauts lieux de l’« indignation ». Il fait aussi un peu mieux que prévu en Andalousie, qui reste toutefois un fief du PSOE (en tête à Séville ou Cadix).



Croisé dans la foule venue écouter Pablo Iglesias dimanche, Faustino, un ingénieur de 32 ans originaire d’Albacete (Castille-La-Manche), reconnaît qu’il est « un peu déçu » par la tournure de la soirée. « Je ne pensais pas que le PSOE serait encore si haut. Il continue à y avoir dans toute une partie de l’Espagne, hors des grandes villes, une résistance au changement. C’est toujours la même histoire des "deux Espagne"… C’est vrai aussi qu’on avait placé la barre haut, et les retours étaient très bons depuis le début de la semaine, sur la dynamique de fin de campagne. »

Pour ce « podemita » (le surnom donné aux sympathisants de Podemos), « on n’en est pas encore à la fin de la séquence politique qui s’est ouverte avec le 15-M [le 15 mai 2011, jour du surgissement des "indignés" – ndlr]. Ce n’est qu’une étape de plus, ce n’est pas la fin de l’histoire. Regardez ce qu’il s’est passé en Grèce : Syriza a dû s’y reprendre à plusieurs fois avant de prendre le pouvoir ». À son bras, comme des centaines de militants autour de lui ce soir, il a noué un ballon gonflable violet, la couleur de Podemos, qui flotte au-dessus de sa tête. D’autres, plus rares, se sont enroulés dans un drapeau de la Seconde République (1931-1936), même si la fin de la monarchie ne figure pas dans le programme de Podemos.

Un peu plus loin, Pablo Muñoz, 22 ans, et son amie ont eux aussi voté Podemos. Étudiant en droit et en sciences politiques à l’université Carlos 3, il se dit, lui, plutôt content des résultats : « Ce qu’il vient de se passer en Catalogne, avec la victoire d’Ada Colau, je crois que c’est très important. » Mais il reconnaît que « les négociations qui viennent vont être très compliquées ». « Podemos risque de s’abîmer, s’il accepte de faire une coalition avec le PSOE », redoute-t-il.

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