En plein conflit au Yémen, la France cherche à vendre des navires de guerre à l’Arabie saoudite

Par Thomas Clerget et Eva Thiébaud

Depuis l’affaire Khashoggi, le gouvernement français paraît gêné dans ses déclarations publiques ; mais en coulisses, cela ne l’empêche pas de continuer à faire le forcing pour vendre au régime saoudien des armes susceptibles de servir dans la guerre au Yémen.

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« La France va-t-elle suspendre ses négociations en cours avec l'Arabie saoudite ? » Le 30 octobre 2018, dans son émission quotidienne sur RMC et BFM TV, où il recevait la ministre des armées, Jean-Jacques Bourdin avait dû répéter plusieurs fois sa question sur les ventes d'armes. Poussée dans ses retranchements sans pour autant être mise à mal par l'insistance du journaliste, Florence Parly avait fini par répondre, catégorique : « Nous n'avons pas de négociations avec l'Arabie saoudite. »

Les informations obtenues par Mediapart indiquent pourtant le contraire. Selon des sources concordantes, des négociations ont notamment lieu entre Naval Group (ex-DCNS, détenu à 62,5 % par l’État) et la monarchie saoudienne concernant la vente potentielle de cinq corvettes de classe Gowind – un navire de combat spécialisé dans les missions de surveillance et de protection des côtes, qui peut dépasser les 100 mètres de long. Jeudi 18 octobre, soit moins de deux semaines avant la déclaration de Florence Parly, le conseil d'administration du champion français de la fabrication de navires militaires aurait même voté, à destination de Riyad, une offre commerciale pour ces cinq bateaux.

L’enjeu n'est pas négligeable : d’après les prix révélés par le journal La Tribune dans le cadre d’une proposition à la Roumanie pour des navires similaires, le montant total du marché pourrait tourner autour de 1,5 milliard d’euros. Si les négociations aboutissaient avec Riyad, un bâtiment serait construit en France, à Lorient, les quatre autres en Arabie saoudite dans le cadre d'un partenariat incluant aussi un transfert de technologies. Mais ce n'est pas tout : des échanges seraient également en cours avec les Émirats arabes unis, toujours pour la vente de corvettes Gowind, cette fois au nombre de deux.

Une corvette Gowind. © Naval group Une corvette Gowind. © Naval group

Ces négociations se déroulent alors que les deux pays du Golfe sont engagés, depuis mars 2015, chez leur voisin yéménite dans une sanglante intervention armée visant à défaire les rebelles houthistes qui ont pris la capitale, Sanaa. Depuis 2016, plus de 62 000 personnes auraient péri dans les combats, selon une estimation de l’ONG Acled, y compris des milliers de civils ciblés par les bombardements. Des crimes de guerre, dénoncent les ONG et les Nations unies.

Au-delà des combats, la crise humanitaire qui sévit au Yémen est encore plus meurtrière. « La population en risque de famine est énorme, décrit sur place la coordinatrice d’une ONG humanitaire présente à Sanaa. Et la situation se dégrade. » Selon l'ONU, qui n'a cessé d'aligner les superlatifs pour attirer l'attention sur la situation yéménite, la famine y menacerait en effet des millions de personnes. L’ONG Save the Children estime que près de 85 000 enfants y seraient morts de faim ou de maladie depuis 2015.

Malgré un tel constat, les ONG ont longtemps prêché dans le désert. Les rares acteurs semblant alors s’intéresser à la situation de la péninsule Arabique se trouvaient dans les rangs des industriels de l’armement – dont les Français. L’Arabie saoudite est le deuxième client de la France après l’Inde, avec 11 milliards d’euros d’armes vendues entre 2008 et 2017. Sur cette période, nombre de négociations et de ventes ont eu lieu dans le cadre du vaste plan de modernisation de la flotte saoudienne, le Saudi Naval Expansion Program (SNEP II), visant l'achat de nombreux bateaux de guerre : des frégates – de grands navires de combat adaptés à des opérations au large – jusque, en passant par les corvettes, des patrouilleurs de taille plus modeste, aux vedettes armées, appelées « intercepteurs ».

Pour décrocher ces juteux contrats, plusieurs pays occidentaux sont sur les rangs : début 2018, les Américains ont remporté la commande de quatre frégates, tandis que les Espagnols ont fini, malgré quelques questionnements éthiques, par officialiser la même année la vente de quatre corvettes. Quant aux Français, ils ne sont pour le moment pas parvenus à placer leurs fleurons. Les chantiers Couach ont toutefois réussi à décrocher en 2015 la construction de 79 intercepteurs, dont les derniers exemplaires ont été livrés en septembre 2018.

Les Constructions mécaniques de Normandie (CMN), de leur côté, ont récupéré début 2018 un contrat de 250 millions d'euros pour trois patrouilleurs de 56 mètres, initialement destinés à l'armée libanaise. Un autre accord aurait été trouvé avec CMN pour la commande de 39 nouveaux patrouilleurs – d'un modèle plus petit –, pour un montant estimé à environ 500 millions d'euros. La société saoudienne spécialisée dans le naval, Zamil Offshore, revendiquait ce partenariat le 13 avril 2018 sur son compte Twitter, soulignant que la moitié des bateaux seraient construits en Arabie saoudite.

La date coïncide avec la visite diplomatique en France du sulfureux prince héritier et ministre de la défense saoudien Mohammed ben Salmane, dit MBS, reçu avec faste par Emmanuel Macron, Florence Parly et le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. Côté saoudien, on se félicitait alors, photos à l’appui, d’une rencontre « qui a permis de passer en revue […] les zones de coopération stratégique entre les deux pays […] notamment sur les aspects militaires et de défense ». Le président français évoquait quant à lui la signature de deux accords-cadres importants, des « convergences » en matière de défense, ainsi qu'une invitation à Riyad « acceptée avec plaisir » et fixée à l’époque pour la fin de l'année 2018.

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