Amazonie, terre d’utopies perdues et de succès fragiles

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L’Amazonie, terre abandonnée, a été perçue par certains comme la terre de tous les possibles. Des utopies plus ou moins bien pensées se sont effondrées, mais l’Amazonie n'est pas condamnée à l'idéologie de la destruction. Certains cherchent à développer et diffuser de nouvelles idées pour vivre avec la forêt.

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Lábrea (Brésil).– Étape finale de la transamazonienne, Lábrea est une municipalité à deux visages. Dans la partie sud de son immense territoire, dans la région rurale aux frontières de l’Acre, la déforestation est galopante et la région fait partie des 10 zones les plus déboisées d’Amazonie. À l’inverse, au nord, où se trouve la ville elle-même, la forêt est bien préservée.

« La destruction ne nous apporte rien. On peut faire vivre beaucoup de monde avec cette forêt debout », explique Gerson, qui dirige une petite usine de noix d’Amazonie. Entre le séchage, la cuisson, le dénoyautage, le tri et l’empaquetage, il emploie directement 69 employés, mais travaille en coopérative avec plus de 150 producteurs le long du rio Purus. Entre décembre et août, une partie de l'économie locale tourne autour de cette noix. D’autres produits, comme l’açai ou le murumuru qui intéresse particulièrement l'industrie cosmétique, prennent ensuite le relais.

Un homme taille les branches d'un palmier murumuru. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart Un homme taille les branches d'un palmier murumuru. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart

« Beaucoup ne savaient pas que le murumuru pouvait rapporter de l'argent. On cherche à les former pour qu’ils taillent les arbres et améliorent leur rendement », explique Socoro Rodrigues, qui gère le projet. Mais les zones d'exploitation durable sont sous pression, se désole Gerson : « On avait pas mal de producteurs dans le sud, mais tout a été transformé en pâturage. Beaucoup ont abandonné... »

Interdits à la coupe, les majestueux noyers ne sont pourtant pas épargnés. Même s'ils restent debout au milieu de la destruction environnante, ils produisent peu. Le noyer a besoin de la forêt pour prospérer. « Malgré cette pression, on veut valoriser la forêt et encourager ses habitants à en vivre dignement », assure Gerson. L'idée est de développer une économie qui cherche à s’adapter à l’Amazonie, et pas l’inverse.

Par le passé, cette gigantesque région abandonnée a fait rêver les grands capitalistes qui ont tenté de la dominer pour y implanter leurs utopies industrielles. L’échec grandiose de Fordlândia, projet d’Henry Ford à la fin des années 1920 pour industrialiser la collecte de caoutchouc, est exemplaire. Hors de leur écosystème naturel, les cultures d’hévéas rationalisées de Ford ont été anéanties par les maladies et n’ont jamais rien produit.

Les idées du passé ont déjà séquestré l'essence de l'idée de futur, normalement marquée par l'incertitude. On sait maintenant que le futur sera mauvais

Eliane Brum, écrivaine

« Ce genre de grands projets arrivent en perturbant tous les équilibres sans prendre en compte les conditions locales, ça ne fonctionne jamais », confirme le journaliste Lúcio Flávio Pinto, auteur d'un livre sur le projet « Jari ». Cette tentative démesurée d’exploitation de bois, lancée durant la dictature, a presque ruiné le tout-puissant milliardaire américain Daniel K. Ludwig. « Ce sont les vestiges d'une idéologie coloniale toujours présente, assure Lúcio. Les ressources sont extraites sans vraiment profiter au territoire. Le colon vient du sud du pays avec sa force militaire, ses technologies et sa culture, mais surtout avec son incapacité à essayer de comprendre la région. »

Dans les villes, qui concentrent 60 % de la population de la région, les opportunités sont encore trop limitées à l’économie prédatrice. La région manque de main-d’œuvre qualifiée pour se diversifier, et le secteur tertiaire est à la peine. Même l’énorme potentiel touristique est sous-exploité. « En Amazonie, la ville a tourné le dos à la forêt et cherche à y échapper », conclut le journaliste.

« Il faut changer cette matrice idéologique et s’ouvrir à de nouveaux horizons, explique l'écrivaine Eliane Brum. Les idées du passé ont déjà séquestré l’essence de l’idée de futur, normalement marquée par l’incertitude. On sait maintenant que le futur sera mauvais. » L’immense Amazonie est diverse et recèle nombre d’idées inspirantes, mais jusqu’ici ignorées ou écrasées par le rouleau compresseur de l'idéologie hégémonique dans la région. « Les autochtones savent vivre après la fin du monde, leur monde s’est déjà effondré », ironise Eliane Brum. Avec d’autres figures brésiliennes, elle fait partie du mouvement « Amazonie, centre du monde ». « Avec le réchauffement climatique, l’Amazonie est devenue stratégique, dit-elle. Ce lieu, toujours perçu comme périphérique, doit être maintenant considéré comme l’un des centres du monde. »

Des employées lors de la première étape de tri de la noix d'Amazonie. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart Des employées lors de la première étape de tri de la noix d'Amazonie. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart

Sans être une solution miracle, Philip Fearnside, chercheur à l'INPA (institut national de recherche en Amazonie), considère la bio-économie comme une piste supplémentaire. « La forêt est une véritable pharmacie, mais cette économie doit être rentable pour les locaux, sinon ça ne fonctionnera pas », explique-t-il. Il faut notamment éviter les actes de biopiraterie. Au-delà du cas traumatique de l’hévéa, qui a entraîné la ruine de l’Amazonie alors en plein boom du caoutchouc, le venin curare a rapporté des milliards de dollars à l'industrie pharmaceutique, mais rien aux communautés autochtones qui l’ont découvert.

La bioprospection, les partenariats avec les universités ou les entreprises devraient être encouragés, mais le gouvernement actuel privilégie plutôt les coupes dans les budgets, alors même que la déforestation met en danger des espèces encore inconnues. Des initiatives locales tentent de pallier ces manques, comme l’Idesam (Institut de conservation et développement soutenable en Amazonie) qui encourage un incubateur d’une trentaine de start-up travaillant à développer une économie plus durable à Manaus.

D’autres imaginent pouvoir répéter les succès passés. En 2004, 27 700 hectares de forêt avaient été déforestés, contre 4 500 hectares en 2012. Des résultats permis par des moyens importants alloués aux organes de contrôle, et par la création de zones de protection. Celles-ci ont depuis été balayées par un revirement politique trouvant son apogée dans le gouvernement Bolsonaro. « Si on l’a fait dans le passé, on peut le refaire en mieux », assure pourtant Eduardo Assad, fonctionnaire de l’Embrapa (institution chargée de développer la recherche sur l’agriculture et l’élevage).

D’autant que la recherche scientifique, tâtonnante à l'époque, a identifié et testé de nombreuses solutions possibles. « Il faut une vraie volonté politique et des moyens importants, déplore Eduardo. Là, on est plutôt de retour à l'idéologie des années 1970»

Il vaut mieux protéger les endroits préservés et mieux exploités que ceux déjà déforestés, abonde Eduardo Assad. Ça passe entre autres par une amélioration de la productivité

Eduardo Assad, fonctionnaire de l’Embrapa

Sous la pression internationale, celle de quelques investisseurs et de certains consommateurs, des acteurs de l'agrobusiness signent des accords ou s’engagent un peu. Par exemple à ne pas acheter de bœufs issus de zone déforestée. « Mais ça reste trop limité, explique Lúcio Flávio Pinto. Ce n'est pas encore un mouvement de fond capable de modifier les logiques en Amazonie. » 

Gerson devant la zone de séchage des noix. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart Gerson devant la zone de séchage des noix. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart

Seuls 2 % du cheptel bovin sont tracés individuellement, alors même que ce système fonctionne massivement dans d'autres pays pour un coût désormais raisonnable. Au Brésil, on ne pratique qu’un contrôle collectif, moins efficace et rendant plus faciles les fraudes. Pour Josué Padua, professeur à l'UFRJ (Université fédérale de Rio de Janeiro), il faut rendre plus attractives les solutions moins destructrices : « Plus de contrôle contre les activités illégales et destructrices encourage mécaniquement les activités plus respectueuses de la forêt. Mais il faut aussi des aides et une action efficaces de l’État pour que cela fonctionne. »

Or, quand ce ne sont pas les aides qui manquent, c'est l’assistance technique qui fait défaut, les formations sont trop peu accessibles au public visé ou des prêts trop difficiles à obtenir pour des exploitations agricoles durables... À l'inverse, l'élevage extensif de bœufs, facile à implanter, facile à gérer, rapidement rentable et encensé par la culture dominante, attire davantage.

Sur les trente dernières années, 60 % des territoires dévastés sont devenus des pâturages à faible productivité, 30 % ont été abandonnés et 10 % ont été transformés en terres agricoles productives ou en infrastructures urbaines. Un énorme gâchis.

Si replanter est important, face à l’urgence et aux limites des budgets alloués à la sauvegarde de l'environnement, Philip Fearnside appelle à privilégier les solutions les plus efficaces : « La zone ouest de l’Amazonie doit être le centre de toutes les attentions. C'est beaucoup moins cher de protéger une forêt que de la replanter ! »

Selon une étude récente, une partie de la forêt amazonienne émet plus de carbone qu’elle n'en absorbe, mais la zone ouest reste encore un puits de carbone indispensable. « Il vaut mieux protéger les endroits préservés et mieux exploités que ceux déjà déforestés, abonde Eduardo Assad. Ça passe entre autres par une amélioration de la productivité. »

Face à l'abondance de terres disponibles, les éleveurs et les agriculteurs choisissent souvent d’augmenter leur surface plutôt que d’améliorer leur rendement. En Amazonie, on compte à peine une tête de bétail par hectare, un chiffre ridiculement bas. En Amazonie, la terre n’est globalement pas « bonne » : l’exubérance de la forêt s’explique par la putréfaction des plantes qui nourrissent les sols et les arbres. Sans elle, le sol s’appauvrit rapidement, poussant les agriculteurs à défricher de nouvelles terres.

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