Écrire la guerre

Qui écrit la guerre, comment et à quel moment ? Sous l’ombre portée du conflit en Ukraine, les historiens Stéphane Audoin-Rouzeau, Jean-Pierre Filiu et la commissaire d’exposition Guilda Chahverdi, spécialiste de l’Afghanistan, échangent sur le sujet.

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Des chars russes abandonnés à Lyman, dans la région de Donetsk, le 11 octobre 2022. © Sergey Bobok/AFP

Dans quelle mesure la « rationalité de guerre » est-elle hétérogène à celle qui préside aux temps de paix, et pourrait-elle nous faire sous-estimer la menace nucléaire comme on a sous-estimé la possibilité que les troupes poutiniennes envahissent l’Ukraine ? Jusqu’à quel point la guerre en Syrie a-t-elle été la matrice de ce qui se passe aujourd’hui en Europe ? Comment le récit de la guerre peut-il agir sur le cours de la guerre elle-même ? Et qui tient, dans l’écriture de la guerre, la plume ou l’objectif, puisque cette écriture se fait à la fois par les textes et par les images ?

Telles étaient certaines des questions posées lors de la table ronde qui s’est tenue récemment à Marseille, au Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée), avec les historiens Stéphane Audoin-Rouzeau et Jean-Pierre Filiu, ainsi qu’avec Guilda Chahverdi, commissaire de l’exposition « Kharmohra » consacrée aux images de la guerre d’Afghanistan, table ronde intitulée « Écrire la guerre » et située dans l’ombre portée de celle qui se déroule actuellement en Ukraine.

Pour Jean-Pierre Filiu, professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po et auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont le dernier, publié au Seuil, s’intitule Le Milieu des mondes – Une histoire laïque du Moyen-Orient de 395 à nos jours, la matrice syrienne de la guerre en Ukraine est flagrante. « Ce qui est terrible, juge-t-il, c’est que cela rend la solitude des Syriens et Syriennes pendant les dix années écoulées encore plus cruelle, vu qu’ils n’ont pas cessé de dire, de crier, que ce qu’ils et elles étaient en train de vivre arriverait à d’autres et ne resterait pas confiné dans les frontières de la Syrie. [...] Le problème est qu’il y a toujours, quelque part, un distinguo entre un terrain noble de la guerre qui serait l’Europe et les autres, les guerres “métèques” du Moyen-Orient, et qu’on n’a jamais vraiment pris au sérieux l’idée que ce qui se passait en Syrie pourrait s’étendre en Europe. »

Pour l’historien et ancien diplomate, « les techniques de terreur que Poutine utilise contre le peuple ukrainien ont été testées au quotidien dans la guerre de Syrie, ce qui laisse craindre le pire dans un futur proche, avec l’utilisation d’armes chimiques quand Poutine considérera que c’est une option à jouer ». Pour lui, la « débandade occidentale en 2013, du fait du refus d’Obama de sanctionner les frappes chimiques, est à l’origine de l’engrenage qui nous amène à la guerre actuelle en Ukraine. Après la Syrie en 2013, il y a eu la Crimée en 2014, puis le Donbass, puis l’horreur actuelle. Mais cette guerre est née au Moyen-Orient, et elle est née parce qu’on a abandonné un peuple admirable, d’un courage inouï, face à des monstres à qui on a laissé pratiquement toute liberté d’aller jusqu’au bout de cette liquidation. On a cru que la guerre resterait au Moyen-Orient en pensant que c’était triste et grave, certes, mais en faisant la faute de penser qu’on pouvait abandonner la terre syrienne à une violence aussi débridée parce que cela resterait là-bas. Sans même parler du lâche soulagement de nombreuses personnes jugeant que Poutine faisait la guerre pour nous en Syrie, alors que Poutine centrait son intervention militaire sur les opposants à Assad ».

Pour Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d’études à l’EHESS, spécialiste de la guerre de 14-18 et des violences de guerre, président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre situé à Péronne (Somme), les échos entre la guerre actuelle et son terrain de recherche existent également. « Je suis très frappé, explique-t-il, et même surpris au point de me méfier de mon propre regard, des résonances actuelles avec la Première Guerre mondiale. En Ukraine, je vois apparaître comme au début de la Grande Guerre en Belgique ou en France, le consentement massif d’une société à la guerre, qui dure pourtant depuis plusieurs mois. La deuxième résonance se joue davantage sur le terrain militaire, puisque ce qui s’est imposé est une guerre de positions, avec un front qui ressemble à celui de l’Est pendant la Première Guerre mondiale. La troisième ressemblance tient au fait que c’est l’artillerie qui est redevenue l’arme de domination du champ de bataille. »

Avec Guilda Chahverdi, les deux historiens échangent sur les façons dont se tissent les écritures de guerre, au moment des combats ou dans l’après-coup. Et ce alors que l’un des premiers textes de notre culture occidentale, L’Iliade, est précisément un récit de guerre débutant par ces mots : « Chante, déesse, la colère d’Achille, le fils de Pélée ; détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d’âmes fières de guerriers. »