Dossier: Sciences-Po, la fuite en avant et les scandales

Sciences-Po: et maintenant, la Restauration

Frédéric Mion, actuel secrétaire général de Canal+, a été nommé vendredi directeur de Sciences-Po. Son parcours, ses liens avec la précédente équipe en font un homme du sérail. Ce choix pour une école ravagée par une année de crise est vivement contesté.

Jade Lindgaard

1 mars 2013 à 17h12

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Les instances dirigeantes de Sciences-Po ont nommé vendredi 1er mars Frédéric Mion, actuel secrétaire général de Canal+, à la tête de l’école et administrateur de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP). Avec 24 voix sur 29 présents au conseil d’administration de la fondation, et 18 voix réunies au conseil de direction de l’Institut d’études politiques (IEP), il a devancé Andrew Wachtel, président de l’université américaine d’Asie centrale (en République kirghize), et Jean-Michel Blanquer, ancien directeur général de l’enseignement scolaire au ministère de l’éducation nationale.

Façade de Sciences-Po, à Paris, rue Saint-Guillaume (JL). © 

Cette nomination doit encore être confirmée par le gouvernement pour devenir effective. Proche de Richard Descoings, le défunt directeur de l’établissement, et de son épouse, Nadia Marik, membre de l'équipe de direction, Frédéric Mion est conseiller d’État, ancien du cabinet de Jack Lang au ministère de l'éducation nationale, et ancien responsable de la section service public, la plus prestigieuse de l’école, et de la Prép’ENA. Son parcours professionnel, son implication dans la précédente équipe de direction en font un homme du sérail. Il s'inscrit de fait dans la continuité de ses prédécesseurs. Ce haut fonctionnaire passé au privé n’a pas d'expérience à l’université, alors que la connaissance du monde universitaire et la compréhension des enjeux de la recherche en sciences sociales faisaient partie des critères officiels de sélection du comité de recherche.

Surtout, à la stupéfaction générale, le président de la FNSP, Jean-Claude Casanova, continue d’occuper ses fonctions, malgré sa mise en cause par la Cour des comptes. Dans un rapport publié le 22 novembre, la Cour annonçait saisir la Cour de discipline budgétaire et financière « de certains faits constatés » et avoir transmis le dossier au parquet général.

En tant que président de la fondation, qui gère l’établissement, Jean-Claude Casanova peut donc être inquiété. Les magistrats ont relevé toute une série d’« irrégularités récurrentes » dans la gestion de Sciences-Po : le « système opaque » des rémunérations des cadres dirigeants, dont la sienne. La Cour demande explicitement de « rendre la rémunération du président de la FNSP conforme aux dispositions du code général des impôts ». D’un montant de 3 000 euros brut mensuels, elle devrait être votée en conseil d'administration, inscrite dans les statuts et publiée. Par ailleurs, elle pointe aussi « des irrégularités multiples et récurrentes dans la gestion du service des enseignants-chercheurs » ainsi que des « dysfonctionnements dans la gestion des logements de fonction ».

« Va fan culo ! »

Vendredi matin, la désignation du nouveau directeur s’est déroulée dans un climat particulièrement tendu. Le lieu de réunion du conseil d’administration – la Maison de la chimie – avait été tenu secret jusqu’au dernier moment. À leur sortie, ses membres se sont rendus sous escorte policière jusqu’au bâtiment de l’école, à proximité. Excédé par les protestations du groupe d’étudiants rassemblés et par leurs slogans, Jean-Claude Casanova a servi un « Va fan culo ! » très remarqué à un élève.

L’Unef réclame sa démission, et rappelle qu’il s’était engagé à quitter ses fonctions si son candidat était débouté. Or c’est bien ce qui s’est passé : Hervé Crès, directeur par intérim de l’IEP après la disparition soudaine de Richard Descoings, s’est vu écarté de la procédure par le comité nommé par le ministère. Pourtant, le président de la Fondation est toujours en place. Lors de son audition par les parlementaires, en novembre, il avait réfuté les critiques et accusé les médias de porter la responsabilité de la disparition de Richard Descoings. Frédéric Mion, le nouveau directeur désigné, avait reçu le soutien du président de la FNSP. Cette chronologie des faits donne à cette nomination un air insistant de restauration.

S’il est confirmé par l’exécutif, Frédéric Mion va se retrouver face à une institution en pleine crise de régime. Cette semaine, l’amphithéâtre Boutmy, cœur symbolique de l’école, a été occupé deux nuits consécutives par les étudiants, en signe de protestation contre la procédure de désignation du nouveau directeur, jugée « opaque et non démocratique » par l’Unef, premier syndicat étudiant de l’établissement. Cela ne s’était pas produit depuis 1995, et une mobilisation générale contre une réduction des bourses d’études.
De son côté, le SNCS-FSU, un syndicat de chercheurs, a dénoncé une « mascarade ». La colère gronde aussi parmi les candidats déçus.

Parmi les candidats, Louis Vogel, le président de la conférence des présidents d’université, s’est retiré de la course, jugeant que la donne avait changé : « L’objectif poursuivi par Sciences-Po et les gouvernements successifs de rapprocher le monde des grandes écoles et des universités pour que la formation des élites françaises s’ouvre aux grands enjeux internationaux n’est pas confirmé. » De son côté, François Héran, ancien directeur de l’Ined, a menacé d’entamer des poursuites administratives contre Sciences-Po : « Faute d'explications intelligibles (...) je recourrai aux voies de droit qui permettent à tout postulant à un emploi public d'avoir accès aux documents administratifs ayant réglé son sort, à savoir les rapports et les comptes rendus intermédiaires, que le comité est tenu d'archiver. »

Annoncée à quelques heures des vacances de printemps, et de la fermeture de l’école pendant quinze jours, la désignation de Frédéric Mion tombe au bon moment pour éteindre, au moins provisoirement, la contestation.

Jade Lindgaard


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