L’aérotrain projette Philippe Vasset dans l’imaginaire

Par Pierre Benetti (En Attendant Nadeau)

Journaliste spécialisé dans le renseignement économique, Philippe Vasset fait une littérature qui explore les lieux abandonnés ou occultés. Dans Une vie en l’air, il s’intéresse à l’aérotrain, démarré dans les années 1960 et dont le chantier en rase campagne parcourt toujours les plaines de la Beauce.

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Un Livre blanc (Fayard, 2007) recensait les zones « blanches » de la carte d’Île-de-France. Dans La Conjuration (2013), un ancien supermarché muré sous la Porte de la Villette, dans le nord de Paris, devenait le sanctuaire d’une nouvelle religion, tandis que La Légende (2016) ravivait le genre mineur de l’hagiographie dans les catacombes du Vatican.

Une vie en lair est de ce point de vue un livre inversé pour un auteur épris de l’occulté. Ce récit autobiographique, moins préoccupé par le présent que par le passé, n’enquête pas sur un objet dissimulé au regard, bien au contraire : on ne peut plus visible, inévitable, aussi incontournable dans les plaines de la Beauce que le nez au milieu de la figure. Les voyageurs de la ligne Paris-Orléans auront peut-être reconnu le rail de l’aérotrain, structure de béton abandonnée sur dix-huit kilomètres de rase campagne. Enquêter sur cette invention futuriste devenue une ruine monumentale des années 1960 françaises donne à Philippe Vasset l’heureuse possibilité de raconter comment notre présent se projette depuis le passé et de suivre l’itinéraire d’une vie voyageuse à partir de son point de départ. « Qu’est-ce qui nous lie à un endroit, sinon la fiction qu’on y projette ? »

L'aérotrain, précurseur du TGV, sur sa voie expérimentale construite en 1969. L'aérotrain, précurseur du TGV, sur sa voie expérimentale construite en 1969.
Philippe Vasset a déjà abordé ces questions à travers le roman. « Jaimerais bien parvenir, au fur et mesure, à rendre ce mouvement dinfra-fiction par lequel tout le monde met à distance et recompose le réel au moment même où il se passe vulgairement, ce quon appelle “se raconter des histoires”. Non pas seulement faire de la fiction, mais montrer comment la fiction, y compris celle qui peut avoir été créée par dautres (des romanciers, par exemple) devient un agent dans le réel et la conscience de chacun », disait-il à la revue Vacarme en 2009.

Il semble qu’il ait dû passer par le récit de soi pour approcher une vérité de ces mouvements propres aux récits et à la vie. En l’occurrence, l’une des fictions par laquelle commença cette enfance – peut-être la plus conséquente ? – n’a pas été élaborée par un romancier mais par un ingénieur de l’aéronautique nommé Jean Bertin. Le nom de cet homme, qui vécut entre la Première Guerre mondiale et le choc pétrolier, sonne comme un pseudonyme de faux-monnayeur ou celui d’un protagoniste de Nouveau roman. Jean Bertin incarne aussi les rêveries progressistes de la France des Trente Glorieuses, délires architecturaux et urbanistiques qui menèrent aux villes nouvelles aussi bien qu’à leur revers, tel ce projet inabouti de rame glissant sur coussin d’air, conçue pour les relier à une vitesse démente, qui présageait le TGV. « À tous, laérotrain offrait le rêve dun territoire rationnel, débarrassé des contingences de la géographie. Un espace géométrique et non plus physique : pensé, enfin, et sculpté au scalpel. »

De l’échec lamentable et aberrant de l’aérotrain, vraisemblablement trop audacieux vis-à-vis de l’hégémonie du chemin de fer pour être réalisé, Philippe Vasset ne tire aucun enseignement militant sur les « grands projets inutiles » contemporains. Force est de constater que les aéroports, les parcs de loisirs et les décharges nucléaires qu’on nous propose n’inspirent pas la même rêverie auprès des enfants qu’a pu le faire ce mastodonte de béton aux airs de station spatiale posée en plein champ.

Si l’adulte y revient, sa bande-son New Wave années 1980 (Depeche Mode, Bronski Beat, Soft Cell) accompagnant des romans de science-fiction, de Jules Verne, de Daniel Defoe et de Maurice Leblanc, c’est plutôt, semble-t-il, pour comprendre d’où lui vient sa frénésie des voyages insolites, des arpentages méticuleux, le plus souvent à pied, à dimension et vitesse humaines. D’où lui vient, aussi, sa curiosité à se frotter au monde de manière obvie, en observateur actif qui ravive l’idée d’aventure dans un espace qu’on croyait quadrillé par l’occupation des sols, sous contrôle de l’aménagement du territoire. D’où lui vient, encore, la difficulté d’habiter, le besoin d’être de passage. Philippe Vasset écrit pour déchiffrer une énigme. Alors que « le décor millimétré des villes interdisait tout projet », le vieux rail méprisé de tous, cette verrue de béton sur le beau monde des choses utiles et performantes, cette relique dérisoire a tracé le sillon d’une vie.

Philippe Vasset. © Richard Dumas Philippe Vasset. © Richard Dumas
À l’instar des livres précédents, mais se plaçant à leur origine, Une vie en lair se présente comme un projet de voyage suivant un protocole expérimental, qui consiste cette fois-ci à décortiquer non seulement un lieu, mais avant tout le rapport personnel entretenu avec ce lieu, l’imaginaire qu’il ouvre, le monde qu’il construit. « Cest en observant les allées et venues des camions autour de la raffinerie dArtenay que jai eu, bien avant de voir les baleines descendre de lArctique pour accoucher dans le canal du Mozambique, ma première sensation véritablement planétaire. »

À l’image du rail surélevé, ce texte tautologique, monument d’un monument, est un livre ouvert, tendu vers l’extérieur. Il projette notre temps, l’espace de notre temps, la forme qu’a prise le monde en un demi-siècle. Car les réseaux virtuels s’ajoutant aux réseaux de transport, la continuité du bâti se réalisant peu à peu, et notre vitesse augmentant, ce temps d’un « espace sans distance ni contact » que rêvait Jean Bertin n’est-il pas advenu ?

Nourri d’une longue recherche, notamment en archives, ce récit, dont l’écriture captivante semble marcher sur des œufs (« craignant que ce ne soit la dernière, jai retenu chaque phrase »), a l’originalité de saisir le présent dans le passé – et non l’inverse qui nous fut tant de fois raconté. « Passé honteux », le temps de l’aérotrain devient le nôtre par l’entremise d’un homme dont il a « barré » la vie et qui en est le réceptacle. Comme dans le poème d’Henri Michaux, la rampe de béton forme une jetée depuis laquelle la matière du temps peut être repêchée par le rêveur. Ceci non sans mélancolie ni sans honte – le mot revient plusieurs fois : la honte qui entoure les ratages, les épaves, les plaisirs secrets. Parti à la recherche de traces dans l’espoir de rendre compte de « faits vrais », il constate l’effacement des vestiges, l’impossibilité de compléter le récit, l’« amnésie spatiale » qu’engendrent nos usages du monde. À cet égard, le rail n’est pas qu’un gâchis risible qu’il suffirait de jeter à la casse pour oublier qu’il occupe une partie de notre histoire.

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Philippe Vasset,
Une vie en lair,
Fayard, 192 pages, 18 €.

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