La tyrannie du bonheur

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Pour le psychologue Edgar Cabanas et la sociologue Eva Illouz, le bonheur, reformaté par la « psychologie positive », est devenu non plus une promesse désirable, mais un secteur lucratif, un outil de management et un leurre politique, surtout depuis la crise de 2008. Bienvenue en « happycratie »

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Le bonheur n’est pas une idée neuve. La déclaration d’indépendance des États-Unis du 4 juillet 1776 citait déjà, parmi les droits inaliénables de l’homme, « la vie, la liberté et la recherche du bonheur ».

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Mais sous l’impulsion de la « psychologie positive » et de « l’économie du bonheur », cette notion a pris une place inédite et de plus en plus perverse dans nos vies, affirment Edgar Cabanas, docteur en psychologie à Madrid, et Eva Illouz, directrice d’études à l’EHESS, qui enseigne aussi la sociologie à l’université hébraïque de Jérusalem.

Au point de nous faire entrer en régime de « happycratie », une tyrannie qui n’est douce qu’en apparence, pour reprendre le titre de l’ouvrage qu’ils publient en cette rentrée aux éditions Premier Parallèle.

La « quête du bonheur s’est frayé un chemin jusqu’en politique », en passant par une présentation de cette notion comme « une variable objective et mesurable », à l’instar de l’indice du Bonheur national brut, que le Bhoutan a choisi de mesurer comme alternative au très défectueux PNB depuis 2008. Dans le même temps, « l’implication personnelle d’un salarié bien décidé à connaître le bonheur est devenue une condition sine qua non de la survie dans le nouveau monde du travail ».

Dans ce contexte, l’ONU a décidé de faire du 20 mars la « Journée internationale du bonheur » en érigeant cet état émotionnel au rang d’« objectif universel », pendant que le bonheur devenait « la marchandise fétiche d’une industrie mondiale, pesant des milliards, et dont les produits de base sont les thérapies positives, la littérature de self-help, les prestations de coaching et de conseil professionnel, les applications pour smartphone et les méthodes diverses et variées d’amélioration de soi ».

Certes, les récits hagiographiques qui prétendent enseigner le bonheur n’ont pas débuté avec le best-seller The Pursuit of Happyness, de l’Afro-américain Christopher Gardner, devenu un riche homme d’affaires et le héros d’un film hollywoodien incarné par Will Smith en racontant comment, par la force de sa volonté, il avait réussi à monter les échelons d’une société de courtage. Ils existent au moins depuis le milieu du XIXe siècle, lorsque l’Écossais Samuel Smiles publia son ouvrage Self-Help, une expression promise à une riche prospérité.

Mais la définition que nous nous faisons du bonheur s’est modifiée. Pour les auteurs, « nous avons cessé de croire que le bonheur est lié au destin, aux circonstances ou à l’absence de chagrin ; qu’il couronne une vie vertueuse ou qu’il est la maigre consolation accordée aux simples d’esprit. Bien au contraire, il est désormais envisagé comme un ensemble d’états psychologiques susceptibles d’être instaurés et commandés par la volonté ; le résultat de la maîtrise de notre force intérieure et de notre vrai “moi”. »

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Comme l’avait déjà établi Barbara Ehrenreich, dans Smile or Die. How Positive Thinking Fooled America & the World (2009), ce n’est pas la poursuite du bonheur en lui-même qui serait problématique, ni le fait de se donner un tel état pour objectif, mais l’idée que tous les problèmes sociaux et individuels pourraient trouver leur solution dans l’intériorité des personnes, à condition qu’elles soient résilientes et motivées.

Cette entrée en happycratie a été largement permise par la « psychologie positive » qui, en quelques années, a réussi à « placer le bonheur en tête des programmes des universités et en très bonne place dans les priorités sociales, politiques et économiques de nombreux pays ». Pour son initiateur, l’influent psychologue américain Martin Seligman, auteur en 2000 d’un Manifeste introductif à une psychologie positive, la « psychologie avait le tort […] de focaliser son attention sur les traits de caractère négatifs plutôt que de s’attacher à entretenir les traits positifs afin que soit développé leur potentiel maximal ».

Les principes de cette « psychologie positive » n’étaient guère novateurs, pour Illouz et Cabanas : « Appels aussi anciens que peu cohérents à l’épanouissement personnel et au bonheur, recours aux croyances très américaines dans l’aptitude de l’individu à l’auto-détermination, le tout revêtu d’une phraséologie pseudo-scientifique. »

Martin Seligman. Martin Seligman.
Mais cela ne l’empêcha pas de lever des millions de dollars, notamment auprès de la John Templeton Foudation, une institution religieuse ultra-conservatrice, mais aussi de nombreuses fondations publiques ou privées ou de multinationales comme Coca Cola, pour créer un réseau institutionnel mondialisé, composé de cursus universitaires, de rencontres internationales et de publications académiques, comme le Journal of Happiness Studies, fondé en 2000, ou le Journal of Positive Psychology, créé en 2006.

S’étendant, depuis ces positions, à l’économie, à l’éducation, à la santé, à la politique ou à la criminologie, « l’immense succès de la psychologie positive est venu balayer, telle une lame de fond, les critiques de tous ceux qui la considéraient avec scepticisme », en réussissant « le tour de force de faire passer une telle attitude sceptique, jusqu’alors synonyme d’esprit critique, pour de la pure négativité rétrograde – posture qui empêcherait les chercheurs de contribuer à la libération d’un potentiel humain hélas réfréné ».

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