Bienvenue dans le «nouveau monde partisan» des démocraties occidentales

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L’électoraliste Pierre Martin vient de publier Crise mondiale et systèmes partisans. Dans cet ouvrage majeur, il reconstitue la trajectoire des démocraties représentatives dans les pays riches, et propose une grille d’interprétation des bouleversements de la dernière décennie. 

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C’est un livre qui passionnera toutes celles et ceux qui s’intéressent aux conséquences politiques de la crise traversée par l’économie mondiale depuis 2008, dont le remarquable récit par l’historien Adam Tooze trouve ici un complément indispensable. L’ouvrage de l’électoraliste Pierre Martin, Crise mondiale et systèmes partisans (Presses de Sciences-Po, 2018), a en effet le mérite de faire la part entre des tendances déjà anciennes à la déstructuration des paysages politiques du monde occidental, et les évolutions propres aux années 2010. 

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En s’appuyant sur des indicateurs statistiques simples mais robustes, ainsi que sur plusieurs modèles et théories de science politique, l’auteur dresse un tableau inégalé des démocraties représentatives dans les pays riches. Écrit dans un style sans fioriture ni jargon, fourmillant d’informations, son livre analyse la trajectoire historique de ces régimes en Europe, aussi bien qu’en Amérique du Nord (Canada et États-Unis), en Asie (Japon), au Proche-Orient (Israël) et en Océanie (Australie et Nouvelle-Zélande). Plus qu’une synthèse, le lecteur se voit offrir un cadre d’interprétation global des recompositions spectaculaires entamées ces dernières années.

Les deux premiers chapitres décrivent une sorte de parabole des systèmes politiques d’Europe de l’Ouest : consolidés de 1945 jusqu’aux années 1970, ils se sont ensuite affaiblis jusqu’aux années 2000. La légitimité des dirigeants et de leurs décisions, et la cohérence de ces dernières dans le temps, étaient maximisées par une participation électorale élevée, des partis de gouvernement puissants et des comportements électoraux stables. Depuis une quarantaine d’années, ces piliers se sont cependant érodés, avec le déclin des grands partis de gouvernement comme de la participation électorale, et au contraire l’augmentation de la volatilité électorale, « signe d’une faible confiance des électeurs dans les forces politiques ».

Pierre Martin avance trois causes principales à ces phénomènes. Il pointe le fait que la réduction tendancielle des taux de croissance limite la capacité des gouvernants à satisfaire les attentes des citoyens. Or celles-ci se sont justement accrues, dans des sociétés gagnées par un consumérisme qui génère de la frustration face à des biens publics longs à produire et peu différenciés, quand les biens privés se renouvellent et se diversifient de plus en plus. La « prolifération normative », qu’elle soit d’origine privée ou publique, a enfin généré une « révolte antibureaucratique » contre une société de plus en plus complexe, normée et judiciarisée (une tendance lourde de la modernité, que ni les partis de gauche ni les partis de droite ne sont en mesure d’inverser, le « choc de simplification » n’étant vraiment pas pour maintenant…). 

L’auteur ajoute que la professionnalisation de l’activité politique a abouti dans chaque nation à la constitution d’une « classe politique », cherchant à préserver ses intérêts face aux déceptions de l’électorat dont elle avait su obtenir le consentement à sa direction. En accumulant des privilèges, en se retranchant derrière les institutions et en dressant des barrières à l’entrée de la compétition politique, cette classe a cependant creusé un fossé grandissant entre elle et les citoyens. Un cercle vicieux s’est enclenché, dans lequel la défiance des électeurs et l’autoprotection de la classe politique s’alimentent mutuellement.

Dans le troisième chapitre, Pierre Martin distingue le sort d’autres démocraties dans des pays riches extra-européens, et dans les États de l’Union européenne ayant connu plus récemment un régime pluraliste. Dans plusieurs cas, les évolutions ont été semblables à celles décrites par l’auteur pour l’Europe occidentale. Dans d’autres, le système politique n’a pas été affaibli, en raison de la persistance plus longue de hauts niveaux de croissance, et de facteurs institutionnels confortant le statu quo, comme cela a été le cas aux États-Unis. Dans l’ancien bloc de l’Est, la médiocre situation économique et le long passé autoritaire ont tout simplement empêché le développement de « systèmes partisans stables avec des grands partis de gouvernement influents et durables »

L’étonnante résilience des « dispositifs partisans de pouvoir »

De manière un peu frustrante, le récit qui menait jusqu’aux dix dernières années est alors interrompu. Néanmoins, la centaine de pages qui attend le lecteur introduit des notions indispensables pour comprendre à quel point 2008 représente très probablement une bifurcation dans la trajectoire de nos démocraties, que l’auteur suggère de nommer avec plus de réalisme « régimes représentatifs libéraux et démocratisés ». Cette dernière remarque vient couronner une mise en perspective encore plus ambitieuse des évolutions récentes, dans la longue durée des « systèmes de pouvoir »

N’hésitant pas à remonter jusqu’à l’émergence de la forme étatique, Pierre Martin décrit un système de pouvoir « traditionnel ». Dans ce dernier, le clergé et l’aristocratie gouvernaient la population en s’appuyant sur les croyances religieuses et l’usage de la violence. Les cadres mentaux et géographiques de ces sociétés ont ensuite été bouleversés par le développement du capitalisme, de même que la stratification sociale : « Non content de harceler les pauvres, [ce mode de production] a également mis les riches au travail. »

En parallèle, ou plutôt en imbrication avec la dynamique capitaliste, les régimes représentatifs se sont ouverts en se dotant de garanties pour des élections libres et pluralistes, et en élargissant progressivement l’accès à la citoyenneté. Un système de pouvoir « moderne » a ainsi émergé, dans lequel les élites politiques nationales gouvernent des sociétés structurées par des logiques administratives et marchandes, en s’appuyant sur la raison et des récits idéologiques séculiers. 

Ce système est arrivé à maturité au milieu du XXe siècle, c’est-à-dire au moment de la consolidation des démocraties représentatives des pays riches. On assiste alors à la constitution de « clubs de partis de gouvernement », parmi lesquels se recrutent les membres de la classe politique. Celle-ci gouverne à travers des « dispositifs partisans de pouvoir », variant selon les États considérés. L’auteur en distingue trois formes principales – « l’alternance, la grande coalition et les coalitions multiples avec rotation des partenaires » –, sans exclure des cas intermédiaires.

Ce qui est surprenant, c’est qu’en dépit des tendances au déclin depuis les années 1970, évoquées plus haut, les clubs de partis de gouvernement et les dispositifs de pouvoir sont restés stables jusqu’en 2008. Durant la période, des évolutions sociologiques considérables se sont pourtant déployées, de même qu’une dynamique de mondialisation encouragée par un nouveau type d’élites dirigeantes, dont l’action, les carrières et la vision du monde ne sont plus cantonnées à l’État-nation. L’auteur parle même d’un nouveau système de pouvoir, qualifié de « moderne tardif »

Cette continuité dans l’exercice et le partage du pouvoir a en fait reposé sur deux ressorts. En premier lieu, la plupart des grands partis de gouvernement se sont activement adaptés à leur environnement, à travers des « reconversions » dont nous avons pu décrire le mécanisme en ce qui concerne la social-démocratie. En second lieu, les causes principales du déclin des grands partis de gouvernement n’ont pas épargné les nouveaux compétiteurs apparus depuis les années 1970 (essentiellement la droite radicale et les écologistes), dont la « crédibilité gestionnaire » est loin d’être perçue comme supérieure par les électeurs.

En reprenant le fil de son récit à partir de 2008, Pierre Martin identifie cependant trois crises dont les conséquences ont été cruciales pour les systèmes de partis qu’il étudie : la longue dépression économique, symptôme d’un capitalisme en « crise systémique » (laquelle comprend d’autres dimensions, comme le dérèglement climatique et la sixième extinction de masse) ; la mise en question du droit d’asile en Europe, à la suite de flux inédits de réfugiés ; et la vague terroriste liée à l’État islamique. En quelques années à peine, les paysages politiques qui nous étaient familiers ont été bouleversés. 

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Pierre Martin a été mon directeur de thèse. Depuis novembre 2016, il n’existe plus de lien de subordination entre nous. J’ai tenu à évoquer son ouvrage dans les colonnes de Mediapart, car les travaux de ce genre sont devenus rares dans une discipline, la science politique, qui paraît parfois avoir déserté le traitement de « grandes questions » rendues accessibles aux non-spécialistes.