Misfits 1/2 : Liberati en inconditionnel

L’amour est une région bien intéressante, comme disait Tchekhov. Et même passionnante, ainsi que l'écrit Simon Liberati dans Eva. Ou comment, d’un itinéraire un peu fracassé, faire une voie royale. Et se retrouver sur la liste du Goncourt. Extrait en fin d’article. 

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Il y a quelques jours paraissait dans la presse – du Monde au Figaro, sans même évoquer la presse américaine, bien plus prolixe – une annonce de décès suivie de quelques lignes. Edwige Belmore, souvent dite Edwige tout court, ou la « reine des punks », celle qui avait posé en compagnie de Warhol à la une de Façade, qui avait « fait la porte » à l’entrée du Palace, traversé les nuits parisiennes et new-yorkaises... Edwige Belmore venait de mourir. « Entourée de ses amis », à 58 ans, et d’une hépatite C tardivement soignée. Les photos récentes montraient un visage toujours beau, regard intact derrière les lunettes, mais cheveux bruns sévèrement tirés, loin des tenues vinyles et de la coupe courte et peroxydée d’antan.

Il est plutôt rare que les journaux évoquent une vie qui ne se résume pas en accomplissements vérifiables. Qu’ils évoquent une traversée, l’aura d’une femme aimée et estimée qui a marqué un temps par sa seule présence. Après un procès estival (lire en Prolonger), le réel pour la seconde fois percute le livre de Simon Liberati, Eva. Il y est souvent question d’Edwige. Elle fut le premier point d’union entre l’écrivain et Eva Ionesco, il y a trente-cinq ans. Liberati fraîchement affranchi du collège Stanislas, tomba amoureux d’Edwige. Eva l’avait aimée l’année précédente.

Voilà qui renvoie à un texte habité par la grâce. Qui doit très peu à la nostalgie de l’époque Palace, à une brève époque underground, « un genre d’ancien régime dont le culte m’a longtemps semblé un enfantillage, mais que je ne parvenais pas à renier ». Il faut donc oublier, autant que faire se peut, un engouement général et les publicités avec l’auteur en « écrivain de la rentrée », les unes qui réunissent les amants du moment, la couverture de Elle qui classe Eva Ionesco « icône du chic », voire la chaîne parlementaire à 23h45, Liberati en pleine forme sous nos yeux fatigués.

Le roman d’amour est un genre très difficile. Le roman de survivants, aussi. D'Eva Ionesco, que l’on ait vu ou non son film, Little Princess, on peut savoir, ne serait-ce que par la rubrique judiciaire, qu’elle fut dès l’âge de cinq ans le modèle favori de sa mère Irina, posant sur fond charbonneux, esthétique carte postale sexy début XXe, mâtinée gothique, enfant-objet, prolongement du regard de sa mère. Dentelles noires et regard réticent encore bien fréquenté sur internet. À onze, douze, treize ans, elle se partage entre les foyers fermés où elle réside désormais, et les nuits au Palace et ailleurs. La dope, etc.

Simon Liberati, qui l’a croisée autrefois à l’arrière d’un taxi (ado arrogante-dingo et voix criarde), est devenu dès son premier roman (L'Anthologie des apparitions) auteur à succès sans passer par la case ingrate du silence : choisi, publié, adoubé, introduit, primé par Beigbeder. Pour parfaire le portrait, il dut encaisser la râlerie d’Alain Soral en personne, qui prétendait être en fait le véritable auteur du livre. Quelques années passèrent, et même un parfait flop en 2013, 113 Études de littérature romantique, titre nettement moins vendeur que Jayne Mansfield 1967, prix Femina 2011.

Complicité créative et voyoute

Mais à l’heure où s’ouvre le roman, l’écrivain est quand même un peu vieux garçon rock (Eva dira même « vieille femme hystérique » mais Eva n’est pas modérée). Dans sa vie, il commence à y avoir pas mal de morts. Il passe beaucoup de temps dans sa maison de l’Aisne, forêt de Retz, « silence cistercien » au petit-déj’, quelques pages de Léautaud, écriture ; il fait bien sûr des raids sur Paris, pour voir les amis et plus, ses amours sont, disons, contingents. Il retrouve un soir une femme, Eva Ionesco, qui n’est plus la gamine entrevue autrefois, dont il a même écrit le portrait romancé dans un livre antérieur, en la faisant mourir d’une overdose. Elle est tout ce qu’il y a de vivante.

Eva est une comédie du remariage telle que Stanley Caldwell a pu la définir, en très décalé. L’amour, comme un retour, entre adultes plus que vaccinés mais qui s’accordent à conjurer le temps. L’amour, mais sans affèteries. Eva apparaît dans le livre, ivre, loin  – apparemment – de la Lolita d’autrefois. À l’amoureux en devenir, elle évoque « ces femmes saoules de Georges Bataille qui s’effondrent soudain, ces mères indignes qui vomissent sur le tapis des grands hôtels, je la voyais osciller sur sa chaise, les yeux rivés dans les miens tel un fakir ou quelqu’un qui s’apprête à vous mettre son poing dans la figure ». « Il y avait quelque chose en elle de l’épouse, de la ménagère, de la mégère, de la femme en couche, de la strige et de la nymphe. » Pas de photoshop narratif, donc. Lui qui, il l’écrit, aurait penché pour les tendrons si cela ne vous menait pas en prison, voit que « l’enfant d’autrefois, enfermé dans ce corps de Junon n’allait pas tarder à apparaître, peut-être était-ce lui qui agitait d’un mouvement étrange presque comique les deux petits sourcils blonds, pauvres comme les herbes jaunes du bord de mer, au-dessus de l’eau trouble du regard ». À la suite de quoi, il conclut : « À ce moment, j’ai su que nous ne quitterions plus. » L'amour fou déguisé en oxymore.

La « discipline morose » de l’écrivain s’en trouve sérieusement chahutée. Eva est d’une jalousie sans bornes, excelle dans les scènes, avec riche vocabulaire d’injures, est d’un « narcissisme asilaire », superstitieuse, elle néglige les draps brodés, elle commence ses phrases sans les finir, elle…  « Tout se passait comme si nous avions décidé de commencer par le pire afin d’éprouver la solidité de notre amour. » Mais Eva fait danser la vie.

Leurs amis, connaissant leurs potentiels respectifs d’autodestruction, s’inquiètent. Ils ont tort. Ils ont en effet débuté leur liaison par ce qui souvent marque l’usure de la passion : une formidable complicité, créative et voyoute. On les imagine vivant de sombres heures avec cocaïne, ils sont allongés dans une prairie du Valois, à adapter la comtesse de Ségur. « Elle est à mes yeux l’être le plus inspirant jamais rencontré. »

Reconstitution cruelle

C’est une fusion et un compagnonnage : « … passé un certain âge, ce saut devient plus difficile, sauf quand le passé est engagé tout entier, dans toute son épaisseur, couche après couche, lecture après lecture, rencontre après rencontre dans le choix présent, le justifiant sans doute possible ». Ce passé, il va l’explorer, puisque Eva l’habite. Ici résidait le risque majeur du roman.

« Tu ne m’aimes pas, tu n’as jamais aimé personne, tu m’as épousée pour écrire un livre d’amour », lui balance-t-elle un jour. En « enquêtant » comme il le dit, puis en écrivant l’histoire passée d’Eva Ionesco, Liberati court le risque de répéter, somme toute, l’histoire de dépossession qui est celle de  l'enfance d'Eva. Une image de vous-même qui ne vous appartient plus.

D’autant que son histoire, elle l’a racontée. Il lui a fallu dix ans pour monter son film Little Princess, qui relate comment Irina, sa mère photographe, entre séduction et exigence, l’a utilisée des années durant comme modèle sexy, et la rupture avec sa mère, qui se fera via les services sociaux et les foyers (et le Palace). Eva Ionesco, dans son film, avait fait des choix. Esquissant le portrait d’un milieu artistique alors emballé par les « audaces » d’Irina Ionesco, et optant pour une atmosphère de conte cruel, avec tenues extravagantes et une Isabelle Huppert bien sûr parfaite en femme sur le fil du rasoir, manipulatrice hors sol. Conte cruel, mais conte. « Je ne voulais pas faire un film trash », a dit Eva Ionesco.

Liberati y est allé voir de plus près, avec l’aide de vieilles boîtes biscuits de Pleyben et leur contenu, photos, cartes postales, fragments divers, avec celle d’Eva finalement convaincue (« Nous commençâmes des tractations que nous ne trouvions ni l’un ni l’autre indignes de nous. Je laissai voir à Eva que l’argent d’un contrat littéraire permettrait de financer une opération de chirurgie esthétique qui la tentait depuis longtemps »). L’arrestation d’une camée de 12 ans à New York (avec Edwige), cet homme croisé dans une boîte qui lui dit, au même âge, « toi, tu as dû être belle quand tu étais jeune », Casimir à la télé entre deux séances de pose, ou Alain Robbe-Grillet qui écrit en préface des photos de sa mère que si l’enfant n’est pas sage, on l’enfermera dans le « placard des poupées mortes ». Licence poétique, mais l’enfant savait lire. Des tournages érotiques à 11 ans. Plus largement, Liberati restitue une époque, le moment où Libération soutient fermement les accusés du Corral, où Alain Pacadis se rend – avec beaucoup de monde – à une expo qui met en scène des gamins prépubères, où Tony Duvert est encore publié, autant dire un monde disparu.

On conçoit qu’Irina Ionesco, qui n’avait pas intenté de procès lors de la sortie de Little Princess, l’ait fait avant la publication d’Eva (lui assurant ainsi une excellente publicité). Le roman s'abstient de tout jugement moral, il n'y a pas de révélations, mais une reconstitution d’autant plus cruelle qu’elle est soutenue par une écriture élégante. Tout au plus Liberati fait-il mention de « la vieille imposture sadienne qui prône la liberté pour mieux asservir l'objet de sa concupiscence ».

Le procès de l’été fut gagné par l’écrivain. Mais la victoire est tout à fait ailleurs, dans la réussite littéraire, et le portrait amoureux d’une femme qui, il y a des années, posait encore gamine sur la photo en compagnie d’Edwige et Maria Schneider. Des trois, elle est la survivante.

Eva, de Simon Liberati, éditions Stock, 277 pages, 19,50 €. L’attachée de presse étant apparemment au bord du burn out, nous renvoyons sur le site des éditions Stock où il est possible de lire un extrait.

Dominique Conil

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