Joseph Andras, Orphée aux enfers de la grotte d’Ouvéa

Par

Avec Kanaky, récit poétique et politique, sensible et incarné, Joseph Andras offre le Tombeau d’Alphonse Dianou (1959-1988), martyr de la grotte d’Ouvéa. Un non-violent poussé à bout par la domination coloniale. Ces flamboyants qu’on abat…

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

C’est un livre radical et désarmant. Radical au sens étymologique, c’est-à-dire qui part de la racine (radix en latin). La racine de la violence coloniale et de son éternel retour en Nouvelle-Calédonie – aujourd’hui Kanaky : de l’insurrection de 1878, qui vit la mort du grand chef Ataï, au bain de sang de 1988 dans la grotte d’Ouvéa. Voilà donc trente ans, Bernard Pons étant ministre des départements et territoires d’outre-mer, Jacques Chirac occupant Matignon et François Mitterrand régnant à l’Élysée, la République avait sauvagement libéré des gendarmes pris en otage dans une caverne, massacrant, pendant et après l’assaut, dix-neuf indépendantistes passés à l’acte, dont leur chef, Alphonse Dianou.

La France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Mais irréparable n’est pas kanak. Voilà ce qui donne tout son sel désarmant au livre de Joseph Andras, parti sur place chercher la vérité ; pour tomber sur le pardon mélanésien, qui le saisit et nimbe son enquête devenue quête.

La tombe d’Alphonse Dianou. © Blog de Jean-Guy Gourson La tombe d’Alphonse Dianou. © Blog de Jean-Guy Gourson
Voulu telle une spirale approchant au plus près Alphonse Dianou, le récit rencontre, accepte et incorpore une contrariété géométrique : son mouvement sinusoïdal tamponne la transcendance, à savoir la spiritualité de Dianou. Et Andras se laisse guider sinon convertir par cette altérité culturelle foncière, qu’il épouse dès sa première phrase : « Dire l’homme dont on dit qu’il n’en est plus un. » Le sujet kanak flotte dans le cosmos au gré de la nature et au sein d’une mémoire qui le dépasse : il n’est pas seulement vivant ou mort ; rien n’est à jamais tranché.

En laissant agir sur lui la métaphysique mélanésienne, Joseph Andras se repaît d’une force qu’il restitue : calme, charisme, révolte sereine, détermination délicate, élégance première et non primitive, farouche générosité et puissance alliée à la finesse. Kanaky, sous le couvert d’un reportage, est un ralliement à l’imaginaire d’un lieu.

Or non content de se laisser gagner par des présences et des assomptions propres à la religion kanak précoloniale, l’auteur, qui se déclare athée avec une brutale… conviction, rejoint dans sa recherche le christianisme ayant pétri l’ancien séminariste Alphonse Dianou. Celui-ci était une sorte de « Jésus », témoignent tous ceux qui se souviennent et jusqu’à son fils, orphelin avant que de pouvoir se souvenir. Or le mécréant Joseph Andras se fait, à son âme défendant, Christ redonnant vie à Lazare : sous sa plume, Dianou se lève et marche, en une résurrection prévenante ; néanmoins gorgée de colère.

Tout l’art de l’écrivain consiste à se montrer doux envers les dominés, mais cassant à l’encontre des dominants – à l’inverse de notre époque et de ses représentants, forts avec les faibles et faibles avec les forts… Sans abdiquer ses exécrations – dans le sillage du Zola de Mes haines (1866), qui vantait « le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise » –, Joseph Andras se laisse cependant kanakyser, à mesure qu’il progresse dans la compréhension complexe d’un être, d’une situation, d’un moment.

Joseph Andras, chevillé à l’unité de lieu, de temps et d’action, retrace les déclics de la machine infernale d’Ouvéa ; en laissant filtrer son dédain du personnel politique – gauche et droite confondues en l’occurrence – ainsi que du monde journalistique, réduit au rôle de supplétif et de porte-voix. Tout serpente autour de l’énigme Alphonse Dianou. De quelle façon Gandhi et Guevara se tressèrent-ils en lui ? Comment ce non-violent passa-t-il à l’acte ? Alla-t-il jusqu’à tirer, jusqu’à tuer autrui ? Le polar ontologique ne manque pas de suspense…

La traque rétrospective des faits et gestes, des coutumes et des pensées, s’avère impressionnante. Jusqu’à cet entretien mené avec l’ancien chef du GIGN, Philippe Legorjus : « Si nous avions pu, Alphonse et moi, nous affranchir de nos autorités respectives, on serait parvenus à sortir tout le monde vivant. »

004092807
Un regret pourtant : si le tenace Jean-Guy Gourson et son site sont cités, tout comme Mourir à Ouvéa d’Edwy Plenel et Alain Rollat (Le Monde et La Découverte, 1988), ou encore certains ouvrages de l’ethnologue Alban Bensa, Kanaky comporte un angle mort en la personne d’Anne Tristan et de son admirable L’Autre Monde. Un passage en Kanaky (Gallimard, 1990).

Après s’être immergée dans la vie militante du FN à Marseille (Au Front, 1987), Anne Tristan était allée se fondre en Nouvelle-Calédonie, de juillet 1988 (après Ouvéa) au mois d’avril 1989 (juste avant l’assassinat de Jean-Marie Tjibaou et Yeiwene Yeiwene) : « Partir, se projeter à 20 000 kilomètres de chez soi, c’est forcément aller chercher ce que l’on sait être sous ses pieds mais que l’on ne parvient plus à voir. C’est un détour pour un retour. En partant, je l’ignorais évidemment, j’ignorais surtout que cette boucle dans l’espace se doublerait d’une boucle tragique dans le temps [...]. Les morts ont précédé mon départ, les morts poursuivent mon retour. »

Andras ne cite pas Tristan et peut-être faut-il y deviner une forme de défense littéraire, ainsi que l’exposait Virginia Woolf dans son Journal (20 avril 1935) : « Est-ce d’instinct que je ferme mon esprit à l’analyse qui ferait obstacle à mes facultés créatrices ? C’est toujours d’une manière trop rudimentaire et partiale que l’on aborde l’œuvre d’un écrivain vivant si l’on fait le même genre de travail soi-même. »

Toutefois, il est une réussite unique de Kanaky dans la polyphonie des témoignages affectifs ou politiques, ainsi que dans la vigueur de chapitres factuels acérés qui s’intercalent pour relater l’assaut d’Ouvéa en préparation. Joseph Andras parvient, graduellement, avec une empathie jamais démentie, à mettre ses lecteurs et la France face à leurs responsabilités. La tuerie saute aux yeux, comme dans L’Assassinat de la rue Transnonain, la lithographie (1834) de Daumier capable d’incarner la répression. Pour Baudelaire, l’auteur « se montra vraiment grand artiste » en dépassant le cadre : « Ce n’est pas précisément de la caricature, c’est de l’histoire, de la triviale et terrible réalité » (Curiosités esthétiques).

9782330109318
Kanaky n’est pas précisément un reportage ni une enquête, mais une intrusion sensible, où tout se mélange et se rejoint. Comme à la page 198, dans laquelle un paragraphe décrit la photographie de couverture du livre : « Un cliché pris dans la hauteur, jauni et bleuté : Alphonse devenu Dianou, mûr, d’aplomb, visage ombragé et taillé au coutelas. Il se tient debout devant deux ou trois véhicules stationnés ; la bouche est entrouverte : il discourt, m’expliquera-t-on, devant un tribunal. L’image étonne tant on la croirait sortie d’Oakland ou de Seattle. »

Cette page s’achève sur une phrase : « Et la nuit n’en saura guère plus. » Nous sortons des ténèbres coloniales françaises infligées au « Caillou » en sachant presque tout, en ressentant absolument les spasmes et la douleur kanak. Et même en décelant le bougé intérieur de l’intransigeant Joseph Andras, qui en vient parfois à se décaparaçonner, comme lorsqu’il se plonge dans la Bible pour y retrouver quelque chose d’Alphonse Dianou :

« Je la lis et songe à ce prêtre d’une commune normande, Jacques Hamel, égorgé en 2016 par deux fascistes l’ayant retenu en otage tout en appelant à l’islam, à la paix et à l’arrêt des bombardements en Syrie ; il a refusé, a raconté sa sœur, d’être promu officier lors de la guerre d’Algérie puisqu’il n’entendait pas “donner l’ordre à des hommes de tuer d’autres hommes”. J’ignore pourquoi l’annonce de sa mort m’affecte plus que celles, si nombreuses, qui tissent notre ordinaire ; j’ignore pourquoi, l’apprenant en marchant un matin de juillet, il m’avait fallu, hébété, abattu et furieux, entrer dans l’église qui se trouvait sur mon chemin pavé. »

Cette façon, toujours à l’œuvre, de se dianouniser plutôt que d’andrasiser Dianou, fait le prix de Kanaky. Joseph Andras, en ralliant l’Autre avec curiosité mais retenue, illustre au plus près et au plus juste, sans la gangue pompeuse du XIXe siècle, cette fulgurance semée par Victor Hugo dans sa Préface de Cromwell : « Le paganisme, qui pétrit toutes ses créations de la même argile, rapetisse la divinité et grandit l’homme. »

Ainsi faut-il peut-être recevoir les mots d’Hélène, la veuve : « Je me disais qu’un jour il y aurait quelqu’un qui viendrait me voir pour parler d’Alphonse. De qui il était vraiment. Quand vous m’avez appelée, je me suis dit : peut-être ce jour-là est arrivé, presque trente ans après… Mais je sais qu’il est toujours par là. Il y a des petits signes, des petites choses. Je vois un papillon qui se pose après avoir prié… Peut-être que pour vous ça n’a pas de signification, mais pour moi… Je n’ai pas de rancœur. On a lutté pour l’égalité entre le Blanc et le Noir. Pour qu’on soit bien, qu’on puisse vivre ensemble. »

                                                             *****************

Kanaky, de Joseph Andras (Actes Sud, 298 p., 21 €)

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale