Fabienne Yvert: quelle était la question, déjà ?

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… Ou comment les réponses lapidaires à un courrier des lectrices deviennent, lorsque Fabienne Yvert s’en empare, un objet littéraire peu identifiable mais très drôle.

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Fabienne Yvert, c’est la fille qui traîne derrière dans les brocantes, dégotte un objet sans utilité évidente dans la caisse à un euro. Et en tirera quelque chose, un jour : c’est une habituée des télescopages. Elle est un jour tombée sur La Mode illustrée, Journal de la famille, 1870-1879, et son courrier des lecteurs.
L’hebdomadaire, pionnier de la presse féminine, était dirigé, avec une belle autorité, par Emmeline Raymond, également écrivain à ses heures (« ses romans sont justement oubliés », note Fabienne Yvert), mais dotée d’«une tournure d’esprit affûtée». Appliquant une conception assez unilatérale du participatif. Souffrant d’un cruel manque de place dans ses colonnes. Comment répondre au flot d’interrogations de ses 90 000 abonnées ? C’est tout l’Endiguement des renseignements..
La méthode d’Emmeline est radicale. Un lieu, un numéro d’abonnée, et vlan, la réponse, souvent un chef-d’œuvre de concision. Pour la question, il faut savoir ou deviner : 77523. « Il n’est pas possible de donner de mesure absolue pour les objets qui n’ont pas de mesure absolue. » C’est intrigant (170,65 « j’ai le regret de ne pas pouvoir donner de renseignements qui sont du ressort de la police »), troublant (23,673 «  je ne comprends pas bien l’objet que l’on désigne par les mots : aimez-moi », 143 527, « le doigter n’a pas de règle absolue ; il est relatif, on peut même dire qu’il est personnel »).
Les réponses en salve d’Emmeline qui n’hésite pas, en un seul mouvement, à répondre à plusieurs questions à la fois, sont souvent très drôles. A la même époque, Mallarmé monte en 1874 une éphémère revue concurrente La Dernière Mode, en optant pour l’inverse, soit les réponses circonstanciées aux lectrices, dignes de Vialatte paraît-il. Heureuses lectrices de la fin XIXe.
A survoler de plus près, ce que l’on devine de celles qui interrogent, comme de celle qui leur répond, donne un aperçu de l’époque, y compris sur la politique du pays
23798 « Quand il se trouvera entre les mains de personnes compétentes, on l’appréciera à sa juste valeur. » 15,031 « Le moment est inopportun : on risque de faire échouer l’entreprise, quand on part trop tôt, sans chef et sans direction définie. » 104,647 « Hélas !... nous avons eu beau traverser les calamités de l’année qui vient de s’écouler en terminant par la Commune (couronnement de l’édifice, si j’ose m’expliquer ainsi ). » 60168 « Il est plus facile de devenir ministre que de trouver des traductions. » 170,260 « Je ne pardonne pas la liberté. »
Mais allez savoir, parfois, ce qui relève du politique ou des fulgurants coq-à-l’âne d’Emmeline : « Je n’aime pas le rouge. Oui, tout noir. »