Michel Vinaver, l’objecteur (1927-2022)

Décédé le 1er mai 2022 à 95 ans, le dramaturge Michel Vinaver fut, par son théâtre, notre historien capital. Soutien de Mediapart depuis sa création en 2008, il tira de ce compagnonnage sa dernière pièce, « Bettencourt Boulevard », inspirée de nos révélations. Hommage.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Michel Vinaver était encore Michel Grinberg quand il écrivit sa première pièce. Il avait dix ans, et elle s’appelait La Révolte des légumes, portant sur la guerre de libération menée par les habitants d’un potager contre leur jardinier. « Un début modeste mais je sais que je vais devenir écrivain », commentait-il avec autant de malice que de sérieux en faisant cette confidence.

C’était il y a quelques mois, le 9 septembre 2021, dans un discours de gratitude pour l’homme qui lui permit de trouver son « lieu d’écriture », le théâtre. Instituteur qui deviendra acteur, ancien résistant du maquis du Vercors où on le surnommait « le prof », Gabriel Monnet était l’animateur de « Peuple et culture » à Annecy où résidait et travaillait Michel Grinberg, alors patron de la filiale française de Gillette.

Patron et écrivain, cette dualité, qui peut surprendre, fut une liberté : le choix de ne pas compter sur l’écriture pour vivre. Surtout, elle préexistait à cette embauche par la multinationale américaine, dont le fondateur sera le héros d’une pièce plus tardive de Vinaver, King (1998), réquisitoire contre la concurrence marchande et la compétition économique.

Quand Gabriel Monnet lui suggère d’écrire une pièce pour l’un de ses prochains stages de théâtre – ce sera sa première, Les Coréens –, Michel Grinberg a déjà ébauché son double, Michel Vinaver, en publiant deux romans chez Gallimard, Lataume et L’Objecteur, tous deux avec l’appui d’Albert Camus.

L'écrivain et metteur en scène Michel Vinaver s'entretient avec des comédiens, le 31 mars 2006 sur la scène du théâtre Artistic Athévains à Paris. © Photo Pierre Verdy / AFP

Vinaver donc, du nom de son grand-père maternel. Juriste éminent et parlementaire du parti Cadet en Russie, d’abord opposant au tsarisme puis au bolchévisme, Maxime Vinaver s’était exilé en France au début des années 1920, emmenant les siens à Paris et à Menthon-Saint-Bernard, en Haute-Savoie, sur les rives du lac d’Annecy. Plus tard, la famille devra encore se déplacer, fuyant aux États-Unis les persécutions antisémites du régime de Vichy.

Écrite pendant l’été 1955, Les Coréens s’appelait à l’origine Aujourd’hui ou les Coréens. Ce titre à rallonge annonçait déjà tout Vinaver : être dans le quotidien, l’ordinaire, le banal, et, en même temps, s’ancrer dans le présent le plus vif, ce qu’il appelait « une actualité toute fraîche ».

Ayant pour décor la terrible guerre de Corée, qui dura trois années de 1950 à 1953, la pièce fut d’abord interdite par les autorités – en l’espèce le directeur général de la jeunesse et des sports – peu avant le stage prévu, à l’été 1957. C’était l’époque de la guerre coloniale en Algérie et l’année de la bataille d’Alger, bref le temps de « la torture dans la République », selon la formule de Pierre Vidal-Naquet. Une sale guerre qui servira de toile de fond à la deuxième pièce écrite par Vinaver, la même année 1957, Les Huissiers.

L’éducation populaire, le peuple et la culture, l’événement de l’actualité et la routine du quotidien, la grande histoire et l’humanité ordinaire, la beauté des gens et la saloperie du monde, le vivant du théâtre et le théâtre de l’humain… Tout l’œuvre de Michel Vinaver – dix-sept pièces sans compter plusieurs traductions, dont celle du Jules César de Shakespeare – est resté fidèle à ces débuts annéciens dont il se remémorait dans ce dernier discours public qu’il avait intitulé « Naissance d’un écrivain de théâtre ».

J’ai dit et écrit, de nombreuses fois – déjà au Monde et surtout sur Mediapart – combien le théâtre de Michel Vinaver en a fait notre récitant majeur, n’ayant évité aucune des grandes questions de son époque – l’usine, le travail, la concurrence, la grève, les guerres, les médias, l’argent, le capital, le voisinage, les faits divers, les catastrophes, le couple, la famille, le terrorisme, la corruption, le présent du passé, etc.

Cette admiration, que partage mon collègue Antoine Perraud, préexistait à notre compagnonnage dans l’aventure de Mediapart. Faisant partie des amis des tout premiers jours, Michel Vinaver l’a suivie avec passion, au point de se saisir d’une de nos enquêtes inaugurales, l’affaire Bettencourt de l’été 2010, pour écrire sa dernière pièce. Bettencourt Boulevard fut montée en décembre 2015 par Christian Schiaretti au Théâtre national populaire de Villeurbanne et l’une de ses représentations fut retransmise en exclusivité sur notre site.

Cet intérêt de Vinaver pour le journalisme, son artisanat – chercher, trouver, vérifier – et son matériau – le réel, les faits, la vérité –, est indissociable de son théâtre. Comme le donne à voir l’édition par Michelle Henry du Livre des huissiers, les dossiers préparatoires de ses pièces sont des collages de coupures de presse, bribes d’actualité, morceaux du présent, résonances inattendues et appariements improbables. Or l’écriture de Vinaver fonctionne de même, à la façon d’un puzzle musical et sensible.

Déroutante au premier abord, tant elle nous laisse libres d’affronter ce réel, sans nous en donner d’emblée la clef ni même d’en proposer un sens, cette méthode Vinaver est pourtant une dimension politique essentielle de son œuvre. Roland Barthes fut le premier à le comprendre, saluant dès Les Coréens la radicale nouveauté de cette démarche. À rebours d’un théâtre militant ou édifiant, les textes de Vinaver se coltinent le réel, affrontent sa trivialité, assument son opacité.

Vinaver, écrivait Barthes dès 1956, échappe au dilemme qui voudrait que l’on ne produise que « des œuvres bénisseuses ou révoltées, comme s’il n’y avait pas d’autre issue esthétique aux malheurs humains que l’Ordre ou la Protestation ». « Aussi éloigné du prêchi-prêcha jdanovien que du psychologisme bourgeois », le travail de Vinaver, insistait-il, se situe « dans un certain en-deçà des concepts idéologiques, sans pour autant faire de cette restriction une irresponsabilité ».

« L’art a bien plus intérêt à nous montrer des inconscients que des méchants », poursuivait Barthes, qui n’hésitait pas à comparer l’exigence de Michel Vinaver à celle de Charlie Chaplin, tous deux ayant en commun d’asseoir leur pouvoir de démystification « sur une certaine imprécision politique ». « Univers sans procès », le monde de Charlot n’en est pas moins « un univers profondément orienté », tout comme la politique de Vinaver « consiste à retrouver les rapports réels des hommes, débarrassés de toute décoration psychologique ».

De Par-dessus bord (sur la folie du capitalisme) à 11 septembre 2001 (sur la guerre contre le terrorisme), l’engagement de Michel Vinaver est un questionnement. Il interpelle et interroge, dérange et déplace. Tant il ne se résigne à aucun ordre établi, à aucun dogme révélé, à aucune obéissance obligée. Car, dans ce monde qui, décidément, ne tourne pas rond, rien ne va de soi, tout fait problème.

« Il est vain d’appeler à l’existence d’un théâtre des idées, expliquait-il en 1982 lors d’une rencontre sur « Théâtre et démocratie ». Il est vain d’encourager les écrivains en ce sens. Il en va des idées comme de la beauté. Il ne faut pas s’y efforcer. Si ça vient, c’est par-dessus le marché. Et si le théâtre des idées était un théâtre qui remue les idées du spectateur ? Qui ne laisse pas en place nos idées, qui les met en branle ? »

En ce sens, Michel Vinaver restera pour moi l’objecteur. Un homme qui objecte aux vilénies, petitesses, bassesses, impostures, laideurs, méchancetés – et la liste n’est pas close. Son deuxième roman, L’Objecteur justement, a un point de départ autobiographique : le personnage principal est mis en prison pour, au cours d’un exercice, s’être assis par terre dans la cour de la caserne. Ce n’est pas un objecteur de conscience qui agirait par conviction longuement mûrie. Non, c’est un objecteur tout court : un homme qui dit « non », soudain, comme si c’était une évidence.

Michel Vinaver rappelle ce souvenir dans son récit du choc qu’il ressentit, le 2 avril 2000, « face au retour de l’innommable, de l’immonde ». La Visite du chancelier autrichien en Suisse raconte son refus spontané, tel un réflexe vital, de se rendre à des journées littéraires dont il était l’invité. Il venait d’apprendre que le président de la Confédération helvétique avait officiellement et chaleureusement reçu le chancelier d’Autriche alors même que l’extrême droite, héritière du nazisme, venait d’y faire son entrée au gouvernement. 

Dans ce texte, Vinaver dresse son autoportrait politique. Celui d’un homme grain de sable, déterminé à enrayer les plus lourdes machines. D’un homme fragile qui, pourtant, ne se plie pas à la force. « Le réfractaire n’est pas le rebelle, écrit-il. Il ne vient pas s’opposer au réel ou à l’ordre social. Mais il se trouve que quelque chose fait que ça ne colle pas et donc son comportement est à l’écart de ce qu’on attend, et c’est souvent plus intolérable. C’est l’empêcheur de danser en rond, pas par un mode déclaratif de comportement, mais par une opacité. »

À ses débuts, Michel Vinaver, encore tout jeune, avait quelque peu froissé son aîné et, alors, mentor, Albert Camus, en le mettant en garde sur une écriture qui, après L’Étranger, laissait trop percer son intention, devenant instrument de communication d’un message. « L’art est d’autant moins efficace politiquement qu’il s’évertue à l’être », affirmait, déjà, notre ami objecteur.

Théâtre de l’humain, l’œuvre de Vinaver introduit à une politique à hauteur d’humanité, sans gloriole ni prétention, sans pouvoir ni domination, sans obéissance ni servitude. La politique de celles et ceux qui, simplement, disent « non » à l’intolérable. À tout ce qui blesse l’humanité, l’égalité, le droit, la justice. Une politique pour tous, de tous.

« Pourquoi écrire du théâtre ? », lui a-t-on un jour demandé. Réponse : « Je crois que c’est en lien avec ma préférence à ne pas être moi-même celui qui parle, mais que ce soient d’autres que moi qui parlent. – Juste ça ? – Oui, oui. Ce n’est pas rien, vous savez. »

Edwy Plenel

Mediapart est actuellement en accès libre : profitez-en et faites-le savoir ! Découvrez tous nos contenus gratuitement C’est l’occasion pour celles et ceux qui ne nous connaissent pas de découvrir un journal totalement indépendant et sans publicité qui ne vit que de l’abonnement de ses lecteurs.
L’information est la première force sur laquelle nous devons compter. Une information de qualité, au service du public, soucieuse de l’intérêt général.
Articles, contenus vidéos, podcasts, enquêtes, dossiers... : découvrez-les et jugez par vous-même.
Si vous souhaitez nous soutenir et prolonger votre lecture après la période d’accès-libre abonnez-vous !

Soutenez-nous