Post-vérité: la raison contre-attaque

Trois livres traduits, ou inspirés, de philosophes étatsuniens offrent de solides arguments pour résister à la vague d’indifférence à l’égard de la vérité qui déferle sur le monde.

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« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Ce vers de Hölderlin nous revient en tête à propos des débats intellectuels et politiques relatifs à la vérité aux États-Unis. Depuis l’élection de Donald Trump, le monde découvre avec effroi que l’on peut bel et bien raconter littéralement n’importe quoi, contester les évidences les plus incontestables comme le réchauffement climatique et qualifier ses propres foutaises de « faits alternatifs ».

Le terme de post-vérité a fait son entrée cette année dans les dictionnaires français de référence. Mais il était déjà utilisé par l’essayiste américain Ralph Keyes dans un livre de 2004, The Post-Truth Era (non traduit). Plus généralement, le milieu intellectuel américain se déchire depuis les années 1980 sur la nature philosophique de la vérité. C’est pourquoi les arguments de ceux qui, outre-Atlantique, persistent à penser que le respect de la vérité est une valeur centrale de toute vie démocratique méritent d’être lus et réfléchis. Ils ont tout au moins pour eux d’avoir été mûrement médités durant des décennies de batailles intellectuelles.

Un des épisodes les plus marquants de cet affrontement reste la « guerre des sciences » des années 1990, marquée par une forte poussée sur les campus américains des courants relativistes considérant le discours scientifique comme une opinion parmi d’autres. Leurs auteurs phares venaient de la sociologie critique des sciences, mais piochaient aussi, parfois à l’emporte-pièce, dans le courant dit post-moderne de la philosophie française, autour de Michel Foucault, Jacques Derrida ou aujourd’hui Alain Badiou. À rebours d’une tradition réactionnaire, toujours vivace, critiquant la science au nom de la primauté de la foi et de la religion, ce relativisme se voulait progressiste, de gauche. Un de ses arguments était le sophisme selon lequel la science, majoritairement produite par des mâles blancs, ne pouvait que traduire les intérêts desdits mâles blancs. Bref, la vérité scientifique n’existait pas. Elle n’était qu’une invention idéologique au service des puissants.

Ce courant, dans ses versions les plus subtiles, savait appuyer là où ça fait mal, à savoir cet inconscient scientiste qui est souvent celui des scientifiques qui s’expriment sur la science. Il savait aussi s’inspirer de philosophes (Thomas Kuhn, Imre Lakatos, Paul Feyerabend) ou de sociologues (David Bloor, Steven Shapin, Bruno Latour) des sciences qui avaient judicieusement mis en question la prétention à la pure rationalité de la méthode scientifique. Ces mérites étant reconnus, n’en reste pas moins que la vague relativiste qui a déferlé sur les campus américains à partir de la fin des années 1980 a préparé le terrain à l’actuelle et désastreuse post-vérité. Après avoir entendu martelé pendant des années que, sur le plan épistémologique, l’astrologie vaut l’astronomie, il est plus facile de se prétendre climatosceptique.

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C'est pourquoi la traduction par les éditions Matériologiques d’un livre de 1990 du philosophe des sciences américain Larry Laudan est une excellente chose. Science et relativisme. Quelques controverses clefs en philosophie des sciences (traduit par Michel Dufour) est un dialogue entre quatre personnages, représentant chacun une position identifiable en philosophie des sciences. Le relativiste est ainsi sujet aux assauts croisés du réaliste (qui considère que les théories scientifiques décrivent exactement le monde tel qu’il est), du positiviste (qui pense que les théories ne sont justes que dans la mesure où elles peuvent faire des prédictions vérifiables par l’expérience) et du pragmatique (qui soutient que les théories doivent surtout leur valeur à leurs conséquences pratiques, en particulier du point de vue technique).

Laudan se situe dans cette dernière perspective, mais a construit le dialogue avec tant d’intelligence que le lecteur, pour peu qu’il ait eu un point de vue en entamant sa lecture, ne sait plus trop ce qu’il pense en la terminant… si ce n’est que la conception relativiste est intenable. Ces discussions peuvent paraître abstraites et théoriques, mais sont en fait d’une brûlante actualité, comme le montre cet extrait de la fin du dialogue, dont le relativiste ne sort pas grandi :

« Le pragmatiste : si ce que dit quelqu’un ne fait que refléter sa propre perspective […], alors personne ne sera jamais en mesure d’établir qu’un programme politique est préférable à un autre. […]

Le positiviste : […] La même chose vaut pour tous les autres objectifs du programme de la nouvelle gauche. Des thèses comme “l’industrie pollue”, “l’environnement se dégrade” ou […] “il existe une discrimination systématique contre les femmes, les Noirs, ou d’autres minorités” – aucune de ces affirmations ne peuvent s’imposer si toutes les croyances se valent.

Le relativiste : Tu as l’air de croire que les slogans de ce genre n’ont d’impact que si l’on peut montrer qu’ils sont vrais. Tu ignores le fait que l’essentiel de la vie politique repose sur rhétorique et persuasion : ce qui importe, c’est le nombre, pas les arguments. »

Soit une parfaite justification, dès 1990, des actuelles foutaises de la post-vérité, dont Larry Laudan avait décidément bien saisi l’enjeu politique.

Quelques années plus tôt, un autre philosophe étatsunien avait également compris ce qui se jouait autour de la remise en cause de la vérité comme valeur consensuelle : Harry Frankfurt, qui publiait en 1986 dans Raritan Quarterly un essai intitulé On Bullshit. « De la merde de taureau », voilà qui détonne dans une revue universitaire. Le contenu est non moins détonnant. Pour Frankfurt, relève du bullshit tout propos public, écrit ou parlé, relevant d’une indifférence absolue à la vérité de ce qui est énoncé. Le bullshiteur n’est pas un menteur. Il n’éprouve aucune culpabilité à affirmer des énoncés manifestement faux. La vérité le laisse indifférent. Notons que dans ses fameuses leçons devant les étudiants de l’École de management de Lyon, Laurent Wauquiez avait expliqué que les propos qu’il tenait habituellement aux journalistes relevaient du bullshit.

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Profitons de l’occasion, rare, de vanter l’érudition de Laurent Wauquiez qui, bien qu’il fasse tout pour faire oublier son passé de normalien premier de la classe, reprenait là un concept très discuté de la philosophie étatsunienne. Dans Total Bullshit. Au cœur de la post-vérité (PUF, 2018), le neuropsychologue Sebastian Dieguez se livre à une étude détaillée du texte de Frankfurt et des centaines d’articles qu’il a depuis suscités dans les meilleurs revues de philosophie anglophones. La bibliographie de l’ouvrage est impressionnante, mais il faut avouer que les questions discutées laissent parfois perplexes.

Les théories du complot, affirme Dieguez dans un long chapitre, n’existent pas car elles relèvent du bullshit. Sans doute, mais en quoi cette affirmation peut-elle aider à contrer les discours complotistes ? Et que peut bien vouloir dire, au-delà de l’exaspération que provoquent chez un amoureux de la langue française les multiples déclinaisons de bullshit, une phrase comme « Pour saisir la nature du bullshit, il convient aussi de s’intéresser à ce produit en tant que tel, c’est-à-dire ce qui caractérise les énoncés que l’on peut qualifier de bullshit. Et, dans cette approche, on peut tout à fait concevoir des producteurs innocents de bullshit, c’est-à-dire qu’ils ne bullshitent pas à proprement parler. Ceux-là produisent du bullshit pour ainsi dire par inadvertance […]. On peut même imaginer des bullshiteurs qui tentent de produire du bullshit mais n’y parviennent pas » ? Tout n’est donc pas passionnant, loin de là, dans ce livre mais on en retiendra, dans l’attente d’une traduction acceptable en français, ce concept de bullshit, entendu comme discours public indifférent à la vérité.

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Le troisième livre récemment traduit de la philosophie étatsunienne est plus classique dans son approche, mais aussi plus intéressant dans ses conclusions. Michael Lynch, dans Éloge de la raison. Pourquoi la rationalité est importante pour la démocratie (Agone, 2018, traduit par Benoît Gaultier), analyse intelligemment la place que devrait tenir la rationalité dans le débat politique. L’édition étatsunienne du livre date de 2012 mais le propos n’a, six ans plus tard, pas pris une ride.

Lynch rappelle le fameux passage de 1984 d’Orwell dans lequel un tortionnaire veut faire dire au héros que 2 et 2 font 5. Mais « une fois que nous renonçons à la vérité, nous renonçons à la pensée critique – et même à toute forme de contestation », note Lynch. Le philosophe n’adule pas naïvement la raison, manière de répondre à cette injonction de Foucault de refuser le « chantage aux Lumières ». Il n’est nul besoin de s’en remettre inconditionnellement à Diderot, Condorcet et autres rationalistes du XVIIIe siècle, pour défendre aujourd’hui le recours à la raison dans la vie publique. On peut ainsi reconnaître que la conception que nous en avons est de plus en plus complexe, que la raison a une histoire.

L’excellent second chapitre du livre de Lynch discute ainsi des travaux récents des neurosciences qui tendent à montrer que nous prenons nombre de nos décisions instinctivement, sans la moindre réflexion, pour montrer que « notre résistance à certaines informations nouvelles n’est pas un signe que la raison ne joue aucun rôle. Elle illustre simplement le fait que la raison travaille souvent lentement ».

Citons pour conclure les mots de Lynch dans la préface à l’édition française de son livre : « Une démocratie politique est à son meilleur quand les désaccords ne sont pas réglés par la force ou la manipulation, mais par l’appel à des faits, des données et des valeurs partagées. » Mais pour que ces faits, données et valeurs existent encore faut-il admettre l’existence de vérités, et surtout de méthodes permettant d’y accéder. Ces trois livres venus des États-Unis nous convainquent que la tâche n’est pas hors d’atteinte. Comme on le sait de la démocratie, la raison est le pire des outils dont nous disposions pour y parvenir… à l’exception de tous les autres.

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