Quinn Slobodian: «Le néolibéralisme est travaillé par un conflit interne»

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Pour penser les hybridations contemporaines entre néolibéralisme, autoritarisme et nationalisme, le travail d’historien de Quinn Slobodian, encore peu connu en France, est incontournable. L’auteur de Globalists nous a accordé un entretien.

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L’élection de Trump, celle de Bolsonaro, le Brexit… les élites des partis de droite participant au consensus néolibéral semblent avoir perdu le contrôle face aux pulsions nationalistes, protectionnistes et autoritaires qui s’expriment dans leur propre camp ou chez leurs concurrents les plus proches.

Pour autant, ces pulsions sont-elles si étrangères à la doctrine néolibérale ? N’assisterait-on pas à une mutation illibérale voire nativiste de la globalisation néolibérale, qui laisserait intactes ses infrastructures et sa philosophie économiques ?

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Le travail de Quinn Slobodian, qui a accordé un entretien à Mediapart (lire ci-dessous), apporte un éclairage précieux à ces questions. Délaissant volontairement la branche anglo-américaine à laquelle la pensée néolibérale a souvent été réduite, cet historien a reconstitué les parcours de promoteurs du néolibéralisme ayant accompli, au moins en partie, leur carrière à Genève, en Suisse (d’où leur regroupement sous le nom d’école de Genève).

Dans son livre, Globalists (Harvard University Press, 2018, non traduit en français), ce professeur associé au Wellesley College (près de Boston) décrit l’influence croissante d’un projet intellectuel né « sur les cendres de l’empire des Habsbourg » à la fin de la Première Guerre mondiale, et qui connut son apogée à la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995.

À la suite d’autres auteurs, Slobodian insiste sur le fait que ce projet n’a jamais été réductible à un « fondamentalisme du marché », opposé par principe à la puissance publique et au droit. Selon lui, l’école de Genève visait plutôt un « enrobage » (encasement) du marché pour en protéger les mécanismes. L’objectif n’était pas d’aboutir à un monde sans frontières et sans lois, mais de fabriquer un ordre international capable de « sauvegarder le capital », y compris contre les demandes des masses populaires. 

Dans cette logique, la division du monde en unités étatiques a le mérite d’ouvrir des « voies de sortie » et des possibilités de mise en concurrence aux acteurs marchands, qui ne risquent pas d’être victimes d’un Léviathan à l’échelle mondiale. Cela doit rester possible grâce à la production de règles et d’institutions, qui protègent les décisions de ces acteurs et soustraient l’activité économique à la versatilité des choix souverains.

On l’aura compris, c’est surtout la liberté de l’investisseur qui compte, plus que celle du travailleur ou du citoyen – Slobodian cite un auteur se faisant fort de démontrer que « le libre commerce bénéficie à tous, même sans liberté de migration et si les peuples restent fermement enracinés dans leurs pays ». Si la compétition politique peut se focaliser sur les enjeux culturels, les grandes orientations économiques doivent lui échapper.

L’historien identifie dans son livre « trois ruptures » qui ont entretenu, chez les néolibéraux qu’il a étudiés, la hantise de voir s’effondrer les conditions d’un tel ordre de marché. La guerre de 14-18 a d’abord interrompu le développement de la « première mondialisation », aboutissant au morcellement des empires de la Mitteleuropa et à l’explosion de revendications démocratiques et sociales.

La Grande Dépression des années 1930 et l’avènement des fascismes ont constitué un traumatisme supplémentaire, les incitant à rechercher ailleurs que dans la science économique les solutions pour « sanctuariser » la mobilité du capital. Les prétentions au protectionnisme de certains pays du « Sud » les ont enfin poussés à s’engager pour des accords globaux de libre commerce. 

L’intérêt supplémentaire de Globalists est de nous faire découvrir les controverses internes qui ont animé cet espace intellectuel, au-delà de ses objectifs communs. Une minorité des néolibéraux étudiés s’est ainsi montrée sinon favorable à l’apartheid en Afrique du Sud, du moins partisane de droits politiques limités pour la population noire, soupçonnée d’une revanche potentiellement dommageable pour les libertés économiques.

Le groupe s’est également scindé à propos de l’intégration européenne, entre ceux qui se méfiaient d’une entité politique risquant de fragmenter le marché mondial, et d’autres, qui y voyaient l’occasion de déployer une « Constitution économique », pionnière d’un « modèle de gouvernance supranationale […] capable de résister à la contamination par les revendications démocratiques » (selon les termes du juriste Mestmäcker). 

On le voit, la recherche de Slobodian permet de mettre en perspective historique les tensions observables aujourd’hui parmi les acteurs du néolibéralisme. C’est pourquoi nous avons souhaité l’interroger sur sa vision des évolutions contemporaines de l’ordre politique et économique mondial. 

Dans votre livre, vous montrez que les néolibéraux donnent beaucoup d’importance aux règles et peuvent s’accommoder des frontières nationales, là où cette pensée est souvent présentée comme l’ennemie de l’État. Pourriez-vous éclaircir ce point ? 

Quinn Slobodian. © DR Quinn Slobodian. © DR
Quinn Slobodian : Quand on parle d’ouverture et de fermeture des frontières, il faut toujours distinguer entre les biens, l’argent ou les personnes. Mon livre porte surtout sur le libre commerce, et comment des lois supranationales l’ont encouragé. Mais si l’on parle des personnes, il se trouve que dans les années 1910-1920, des néolibéraux comme von Mises étaient pour le droit absolu de circuler.

Après les deux guerres mondiales, cette conception ne leur est plus apparue réaliste, pour des raisons de sécurité nationale. Hayek a par exemple soutenu l’agenda restrictif en la matière de Margaret Thatcher. 

Même si l’on met la question de l’immigration de côté, je persiste à souligner que les néolibéraux n’ont rien contre les frontières, car celles-ci exercent une pression nécessaire à la compétitivité. C’est pourquoi l’existence simultanée d’une économie intégrée et de multiples communautés politiques n’est pas une contradiction pour eux. De plus, une « gouvernance multiniveaux » peut aider les dirigeants nationaux à résister aux pressions populaires. Ils peuvent se défausser sur les échelons de gouvernement qui leur lient les mains, plus facilement que si on avait un véritable gouvernement mondial, avec un face-à-face entre gouvernants et gouvernés.

Cela pose la question du rapport entre néolibéralisme et démocratie…

Les néolibéraux voient la démocratie de manière très fonctionnelle, comme un régime qui produit plutôt de la stabilité. C’est vrai qu’ils ne l’envisagent qu’avec des contraintes constitutionnelles, lesquelles n’ont pas à être débordées par la volonté populaire. D’une certaine façon, la discipline que Wolfgang Schaüble, ex-ministre des finances allemand, a voulu imposer à la Grèce résulte de ce type de pensée. Mais c’est quelque chose d’assez commun chez l’ensemble des libéraux que de vouloir poser des bornes à la démocratie électorale, donc je ne voudrais pas faire de mauvais procès. 

Les élections européennes ont lieu le 26 mai prochain. Pensez-vous que l’UE a réalisé les rêves des « globalists » que vous avez étudiés ? 

C’est vrai que la Cour de justice joue le rôle de gardienne des libertés économiques au centre de cette construction. Pour autant, les règles ne se sont pas révélées si rigides que cela, l’Allemagne elle-même ayant dépassé les niveaux de déficit dont il était fait si grand cas. Plusieurs craintes ont agité les néolibéraux : celle de voir se développer une Europe sociale au détriment de l’intégration négative (par le marché), ou celle de voir la monnaie unique empêcher la concurrence entre monnaies, sans compter le risque qu’elle tombe aux mains de gens trop peu attachés à la stabilité des prix, comme vous, les Français (rires). 

Plus profondément, les néolibéraux sceptiques se disaient qu’avec des institutions rendues plus visibles, vous créez des cibles pour la contestation populaire, alors qu’il vaut mieux des institutions lointaines et discrètes, produisant des règles qui semblent naturelles. 

Cette opposition à l’UE, de la part de certains néolibéraux, trouve-t-elle un héritage parmi les partisans du Brexit ? 

Tout à fait. On retrouve par exemple leur crainte de dérive étatique dans le discours de Bruges de Margaret Thatcher, en 1988. Celle-ci souhaitait compléter le marché unique et travailler à une plus vaste zone de libre-échange, mais refusait la monnaie unique et les « forces du fédéralisme et de la bureaucratie ».

Derrière ce discours mais aussi les propos de Nigel Farage [ex-dirigeant du parti de droite radicale Ukip, pro-Brexit – ndlr], il y a encore l’idée que l’horizon de la Grande-Bretagne reste avant tout le marché mondial. Sans préjuger des motivations qui ont mené les citoyens à voter pour le Brexit, il est clair que l’essentiel des forces intellectuelles derrière cette option partageaient des convictions néolibérales. 

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