L’humanité déplacée de Coetzee

Par Tiphaine Samoyault (En attendant Nadeau)

Quatre ans après Une enfance de Jésus, Coetzee poursuit logiquement avec L’éducation de Jésus, continuant d’occuper le blanc des Évangiles qu’avaient déjà tenté de remplir quantité de textes apocryphes. Mais nous ne sommes plus en Palestine au Ier siècle et aucun des personnages ne s’appelle Jésus. Parce que tout est déplacé, il faut reprendre toutes les questions, sans forcément trouver de réponses.

La lecture des articles est réservée aux abonnés.

Le dernier livre de Coetzee est stupéfiant. En le lisant, je me suis surprise à penser que mon sentiment devait ressembler à celui que certains lecteurs ont éprouvé lorsqu’ils ont lu Kafka en 1913, d’être face à des textes si en avance sur leur temps qu’ils sont confrontés à une énigme. L’éducation de Jésus est le roman de l’humanité déplacée. En ce sens, il pourrait être un roman emblématique de notre temps : un monde de migrants, où chacun est conduit à s’adapter sans cesse, à de nouveaux métiers, à une nouvelle langue, où les places n’existent pas. Mais il va beaucoup plus loin car il n’y a plus d’autre monde : plus d’autre monde face auquel la condition migrante apparaîtrait encore comme choquante ; plus de points d’ancrage, plus de socle, plus de pôles opposés. Le prénom de l’enfant, David, n’est pas son prénom. Ses parents ne sont pas ses parents. Ils forment un couple pour l’éduquer mais ne sont pas un vrai couple. Les piliers de la société que sont une terre, une langue, une famille, un nom sont entièrement rasés, sans qu’on sache même s’ils ont jamais existé.