A Cannes, sans les palmes (2011) (2/10)

Nanni Moretti, un pape en panique

Habemus papam de Nanni Moretti et Hereat Shulyam de Joseph Cedar sont deux histoires de remise des prix. Un pape est élu dans le secret du conclave. Un vieux philologue israélien est enfin distingué. Deux victoires? Deux machines à perdre. L'une belle, l'autre moins.

Emmanuel Burdeau

14 mai 2011 à 00h39

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Le palmarès a été annoncé un peu en avance cette année, dès le troisième jour. Qui gagne ? Personne. Habemus papam de Nanni Moretti et Hereat Shulyam de Joseph Cedar narrent deux histoires de remise des prix ardemment attendue. Un pape est élu dans le secret du conclave, il a le visage inquiet et le regard bon de Michel Piccoli. Un vieux philologue aigri et taiseux reçoit enfin le prix d'Israël, après vingt ans de dédain, pour ses recherches sur le Talmud. Deux victoires ? Deux défaites : l'un ne veut pas gagner, l'autre est en vérité défait. Deux éloges de la reconnaissance ? Deux machines à perdre. L'une belle, l'autre moins. Mais les films consonnent si étroitement qu'on croirait avoir assisté à quelque chose qui n'a d'ordinaire guère droit de citer à Cannes, surtout en «compétition» : un geste de programmation.

«Hereat Shulyam» de Joseph Cedar © 

Tout bon spécialiste du Talmud sait que Hereat Shulyam signifie Note de bas de page. Oublié des distinctions à l'exception d'une note, précisément, que lui consacra jadis un chercheur immensément respecté, le professeur Uliezer Schkolnik souffle enfin, au moment d'apprendre que le jury a décidé de lui attribuer le prestigieux prix d'Israël. Il déchantera en subodorant, au terme d'une manière de prouesse philologique qu'il serait trop long de détailler ici, qu'il pourrait avoir fait l'objet d'une erreur d'attribution, et que le prix revient en vérité à son fils Uriel, moins scrupuleux dans ses travaux mais plus brillant.

Il serait sans doute inutile de s'attarder sur le film de Joseph Cedar sans sa proximité avec celui de Moretti. Le cinéaste israélien, repéré il y a quelques années pour un huis clos guerrier nommé Beaufort, veut construire son film comme une recherche universitaire ou un manuscrit qu'on feuillette sur micro-films, avec notes de bas de page, défilement rapide des documents, coups de cymbale dans la tête au moment de l'eurêka de la trouvaille. Ce n'est pas léger-léger. Une seule grande scène, celle où le fils apprend qu'il est le lauréat : tout se précipite alors, la tragédie de la filiation, les intrigues et les arcanes universitaires, la nécessité et l'impossibilité de dissiper le malentendu, etc.

Volley-ball

Habemus papam, c'est autre chose. Jamais Moretti n'a traité aussi directement ce qui pourrait être son grand souci : la rage et la peur de gagner, l'envie et l'embarras d'être numéro un. Le pape nouvellement élu renonce à saluer la foule, pousse un hurlement puis geint, une fois, deux fois, trois fois, qu'il n'y arrivera pas ! Il parvient à s'échapper, et bientôt c'est un garde suisse qui, trop heureux de faire bombance aux frais de la princesse, agite les rideaux de ses appartements pour feindre de faire coucou à la foule des fidèles sur la place Saint-Pierre. Un psychanalyste est appelé en urgence – c'est Moretti lui-même – parce qu'il est le meilleur, mais qui se plaint qu'on aille sans cesse répétant cela, qu'il est le numéro un. Le sujet est génial.

«Habemus Papam» de Nanni Moretti © 

Comment faire quand on n'en peut plus d'être désigné comme le premier ? Nous avons tous ressenti cela au moins une fois – et plus sûrement n fois –, l'absurdité de vouloir bien faire et que cela soit dûment noté, le poids écrasant mais aussi la honte d'être distingué, l'envie de renoncer et qu'on n'en parle plus. Est-ce pour cette raison que Moretti a baptisé Melville son pape récalcitrant, en hommage à son Bartleby qui « préférerait ne pas » ? Ce n'est pas exclu. Habemus papam est le meilleur – ne dites pas cela ! arrêtez ! – Moretti depuis un certain temps : inventif, drôle, grave, capable de tenir ce mélange des genres qu'on appelle parfois comédie dramatique auquel le cinéaste se risque depuis La Chambre du fils, Palme d'or en 2001.

La première manière de le lire est d'y voir une méditation de Moretti sur son propre désir de faire des films, désir qu'on sentait en berne dans Le Caïman, à l'exception d'un terrifiant final en voiture. Comme s'il n'avait plus envie, plus le courage d'y aller, comme si la politique avait rendu le cinéma dérisoire. Quoi de mieux pour ressusciter le désir que de parler de cela, le désir qui vacille ? Quoi de mieux qu'un pape qui se rêva jadis acteur et n'arrive pas à monter au balcon pour dire une lassitude à représenter, à se représenter ? La deuxième manière de le lire est d'y reconnaître une combinaison de ses deux plus beaux films, La messe est finie (1985) – qu'à cette minute je regrette de n'avoir pas mieux en tête –, où le cinéaste campait un prêtre, et Palombella Rossa (1989) – génial film-somme en quoi le Daney tardif avait du mal à ne pas voir le condensé de tout ce que le cinéma signifiait pour lui. D'un côté la religion. De l'autre le sport : le water-polo dont Moretti fut un champion devient un tournoi de volley-ball que son psychanalyste organise pour les cardinaux oisifs, pendant que le pape erre dans Rome à la poursuite de la conviction qui lui manque. Pas seulement le sport, mais aussi l'oubli. Le Michele de Palombella Rossa se réveillait amnésique après un accident de voiture, ne se rappelant rien sinon – moment sublime – qu'il était un «communiste schématique». Le pape d'aujourd'hui a tout oublié, les émotions d'avant, ses amis, sinon cette ancienne vocation d'acteur restée insatisfaite.

Prolongations

Moretti a atteint un sommet avec la série La messe est finie, Palombella Rossa, Journal intime (1994), et il le sait. Il sait qu'il n'ira pas plus haut. Comment continuer ? Même la mort du fils bellement filmée il y a dix ans ressemblait à l'élimination d'un rival. C'est la première fois qu'il thématise aussi franchement l'angoisse de ne pas savoir faire autre chose que de vouloir l'emporter. Il y a beaucoup de lui dans le personnage drôlissime du psychanalyste mordant et agacé retenu prisonnier au Vatican. Mais il y en a autant dans la figure de ce pape en panique s'offrant le répit – et le plaisir – d'une fugue avant de paraître enfin au balcon papal pour… n'en disons pas plus. Le film est ainsi : il étire des points de suspension, il vise et ne vise pas le titre, il joue les prolongations.

Extrait du film dans l'article © 

Cérémonieux dans sa peinture des cérémonies vaticanes, mais pas trop : Moretti ne filme jamais raide, il ne pose pas au grand ordonnateur. Moqueur à l'égard des cardinaux à tête blanche mais aussi terriblement bienveillant et comme amoureux : Moretti, dont la barbe blanchit, commence à se voir vieillissant, et cela lui donne le sourire, il n'oublie pas de saluer chacun, le joueur de cartes, l'amateur de puzzles, le gourmand, le dépressif, l'ambitieux…

Ne résistant pas à l'envie de parler de l'Italie contemporaine à travers la fable d'une vacance du pouvoir, mais sans jamais souligner le trait. Habemus papam, tout en étant majestueux, parfois lyrique, flotte un peu. Il ne trouve pas dans le décorum vatican le prétexte à une démonstration de mise en scène. C'est peut-être qu'autre chose importe, la permutation des places, le psy entrant au Vatican tandis que le pape sort, va consulter l'ex-femme de celui-ci, psychanalyste elle-même, qui l'a quitté parce qu'elle n'en pouvait plus qu'il soit le meilleur. Renoncer à gagner, ce n'est pas forcément se vouer à perdre. C'est sortir de son enclos, devenir autre, s'offrir le luxe sans prix de jouer hors de sa catégorie.

Emmanuel Burdeau


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