L’histoire noire américaine est devenue un sujet littéraire

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Un nouveau, voire un contre-récit national américain : c’est ce que visent des textes qui paraissent en France cet hiver, et qui sont autant de « contrenarrations » : Les Confessions de Nat Turner, dont s’inspire le film de Nate Parker, The Birth of a Nation ; et des livres dont l’objet est de raconter, ou de re-raconter, une histoire noire américaine : ceux de Ta-Nehisi Coates, Sylvain Pattieu et John Keene.

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The Birth of a Nation, le film de Nate Parker, commémore à sa façon le centenaire du film de D. W. Griffith, qui se caractérisait par ses innovations formelles et son racisme manifeste. À cette nation, Parker entend opposer une autre : celle qui naît dans la lutte des esclaves pour leur liberté. Le film s’inscrit dans un genre, le film d’esclave, qui a connu un indiscutable renouveau ces dernières années. Ses premiers succès peuvent s’expliquer par la façon dont il permet, sans nécessairement les réunir toutes, de croiser différentes préoccupations contemporaines : l’histoire d’un homme « based on a true story » (c’était le cas pour Twelve Years A Slave de Steve McQueen, 2013), la fresque épique, la violence extrême (dont jouait Django Unchained de Quentin Tarrantino, 2012). Mais tous ces films visent surtout à prolonger les combats noirs américains, dont la nécessité reste pressante, comme en témoigne depuis 2013 le mouvement #blacklivesmatter, et alors que le Ku Klux Klan a salué l’élection de Donald Trump. Ce cinéma le fait en réécrivant une histoire de l’Amérique, en contribuant à la fabrication d’une histoire africaine-américaine ; le phénomène est peut-être moins manifeste pour la littérature, il est pourtant tout aussi sensible.


"Emplois des noirs et des blancs en Géorgie"; "noirs esclaves et libres" entre 1790 et 1870. Graphiques coloriés extraits de W. E. B. Du Bois, The Georgia Negro, A Study, 1900. "Emplois des noirs et des blancs en Géorgie"; "noirs esclaves et libres" entre 1790 et 1870. Graphiques coloriés extraits de W. E. B. Du Bois, The Georgia Negro, A Study, 1900.
Bien sûr, cette histoire s’écrit aux États-Unis depuis plus de deux siècles, depuis les premiers textes abolitionnistes quakers, les débuts de la littérature américaine, noire-américaine. Mais la particularité des récits de ce début de millénaire tient au fait que c’est l’histoire elle-même qui est désormais le matériau d’écriture. Il ne s’agit pas tant d’inventer des personnages noirs fictifs (comme a pu le faire Toni Morrison ces dernières décennies, par exemple) que de revenir sur des figures réelles, pour raconter leur vie à des fins de transmission, en faire le ferment de nouvelles histoires. Ce tournant littéraire est particulièrement manifeste lorsqu’il est vu au travers du miroir grossissant qu’est le calendrier éditorial de la littérature traduite : l’actualité des luttes et des élections aux États-Unis conduit les éditeurs français à publier un certain nombre de ces textes.

La question de la transmission, de l’héritage d’un passé, est au cœur du livre par lequel Ta-Nehisi Coates avait fait irruption sur la scène littéraire mondiale : dans Une colère noire (Autrement, 2016), il s’adressait à son fils pour lui expliquer la question raciale, et comment « en Amérique, la destruction du corps noir est une tradition – un héritage ». Dans Le Grand Combat, livre écrit antérieurement, et qu’Autrement publie ce mois-ci, c’est aussi d’héritage historique qu’il est question. Coates raconte sa propre enfance, dans la ville de Baltimore, ravagée par une violence sidérante : deux cent cinquante assassinats en 1986, « au début de l’ère du crack ». « Nous nous entre-tuions pour des baskets cousues par des serfs, des blousons à la gloire d’équipes qui ne nous appartenaient pas, des casquettes arborant le nom d’États sudistes. Je sentais la chute, elle était partout. Le déferlement d’armes à feu bouleversait l’ordre naturel. »

Mais l’enfant et sa fratrie recomposée sont sous la coupe d’un père à la fois héroïque et tyrannique : « Notre père restait inébranlable face à la barbarie, il écartait les eaux stagnantes du lac des chevaliers déchus et dégainait son épée. » Son combat passe par la transmission d’une conscience politique qui peut se nicher dans des choix culinaires arbitraires et désastreux, mais réside surtout dans la lecture des textes militants, des travaux des chercheurs, des écrivains noirs. « Chez les Conscients, on ne lisait jamais assez. Chaque page était un pas supplémentaire vers l’éveil, et il n’était pas rare de surprendre une conversation constituée uniquement de notes bibliographiques. » Le père, bibliothécaire, crée sa propre maison d’édition qui coûte plus qu’elle ne rapporte, mais « Black Classic Press était l’un des outils employés par mon père pour nous façonner à l’image de ses valeurs et nous sauver ».

C’est en se plongeant dans une collection de vieux journaux des Black Panthers que l’auteur découvre l’origine de son prénom : « Mon nom était une nation, pas une cible, pas un mot que les profs écorchaient ; il était les antiques Nubiens et les illustres Égyptiens du XXVe siècle avant Jésus-Christ. » Cette révélation permet à l’enfant de s’approprier cette histoire, et de construire la sienne, nourrissant son propre monde, rythmé par le rap East Coast, de cet héritage, qui se cristallise sous une forme d’avalanches de noms propres (judicieusement rassemblés en un glossaire final) pour façonner un autre récit noir américain, celui que racontent notamment les vies de Nat Turner ou de Jean et Melvin McNair.

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