Bruno Latour: « Sur le climat, nous devons comprendre qui est l'ennemi de qui »

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Dans un des essais les plus vertigineux de la rentrée, le philosophe Bruno Latour dessine les contours de notre « Nouveau Régime » climatique. Et tout ce que cela change à notre manière de faire de la politique et d’habiter la planète.

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LE CHAMP DES POSSIBLES Bruno Latour © Mediapart

« Ça n’arrête pas, chaque matin ça recommence. Un jour, c’est la montée des eaux ; un autre, la stérilisation des sols ; le soir, c’est la disparition accélérée de la banquise ; au journal de vingt heures, entre deux crimes de guerre, on nous apprend que des milliers d’espèces vont disparaître avant même d’être proprement répertoriées ; chaque mois, les mesures de CO2 dans l’atmosphère sont plus mauvaises encore que celles du chômage ; chaque année qui passe, on nous apprend que c’est la plus chaude depuis la fondation des stations météorologiques ; le niveau des mers ne fait que monter : le trait de côte est de plus en plus menacé par les tempêtes de printemps ; quant à l’océan, chaque campagne de mesures le trouve plus acide. C’est ce que les journaux appellent vivre à l’époque d’une “crise écologique” », écrit, en introduction de son nouvel opus, le philosophe Bruno Latour. Il est l'invité de ce nouveau numéro du Champ des possibles, le rendez-vous vidéo et long format consacré, chaque mois, aux manières de composer les mondes de demain et d’envisager les futurs possibles d’une humanité qui paraît parfois mal engagée. 

Le philosophe et sociologue, professeur à Sciences-Po, vient tout juste de publier aux Empêcheurs de penser en rond/La Découverte un ouvrage intitulé Face à Gaïa, sous-titré Huit Conférences sur le nouveau régime climatique, dans lequel il s’évertue à prendre la mesure de l’irruption de « Gaïa » sur la scène politique et humaine.

L’enjeu écologique et le bouleversement climatique sont tels que « ce qui aurait pu être une crise passagère s’est transformée en une profonde altération de notre rapport au monde. Il semble que nous soyons devenus ceux qui auraient pu agir il y a trente ou quarante ans – et qui n’ont rien fait ou si peu. Étrange situation d’avoir franchi une série de seuils, d’avoir traversé une guerre totale, et de ne nous être aperçus à peu près de rien ! » écrit le philosophe.

Dans son ouvrage La Revanche de Gaïa, le chercheur britannique James Lovelock dressait le portrait d’une planète Terre réagissant à une pression anthropique devenue insoutenable. Sans épouser tous les contours de « l’hypothèse Gaïa » formulée initialement par Lovelock, Bruno Latour s’attelle à la situation créée par « l’instabilité nouvelle de la nature » et notre entrée dans l’ère de l’anthropocène, dans laquelle l’humanité est devenue une force tellurique et géologique.

Que faire quand on est contraint d’admettre que la Terre est active, sans qu’elle ait pour cela besoin de posséder une âme ? Pour Bruno Latour, il est urgent de saisir que la Terre « n’a pas seulement un mouvement, mais aussi un comportement », et que nous sommes dans une « situation de guerre », preuve en est que le GIEC n’a pas, en 2007, reçu le prix Nobel de chimie ou de physique, mais bien celui de la paix. Le philosophe compare la situation de l’humanité à celle de l’Allemagne en rappelant le livre de l’historien Ian Kershaw, La Fin, montrant que c’est dans la dernière année de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Allemagne avait perdu tout espoir de victoire, qu’elle a perdu plus de civils et de militaires que dans les quatre années précédentes, faute d’avoir été capable de modifier la logique dans laquelle elle était prise.

Comment alors faire face à Gaïa sans se laisser emporter par le « déni, l’hubris, la dépression, l’espoir d’une solution raisonnable ou la fuite au désert » ? Comment faire entrer l’anthropocène dans l’arène politique ? « C’est parce que le caractère évident de la menace ne nous fera pas changer d’avis qu’il faut se préparer à refaire de la politique », répond Bruno Latour, si l’on veut éviter un Requiem pour l’espèce humaine, pour reprendre le titre du livre du chercheur Clive Hamilton.

Mais le philosophe dresse aussi ce constat inquiétant : « Qu’il y ait une énorme différence entre répondre à une menace sous les auspices de la politique ou ceux de la connaissance, cela se voit clairement quand on compare l’allure rapide et angoissée de la course à l’armement déclenchée par la guerre froide et le train de sénateurs des négociations sur le climat. Des centaines de milliards de dollars ont été versés dans l’armement atomique pour répondre à une menace pour laquelle l’information acquise par les espions était, au mieux, fort mince, tandis que la menace provoquée par l’origine anthropique du “bouleversement climatique” est probablement l’objet de connaissance le mieux documenté et le plus objectivement développé sur lequel on puisse s’appuyer avant de passer à l’action. »

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