António Lobo Antunes: «J’écris en tâchant de dire ce que le livre attend de moi»

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Rencontre à Lisbonne avec l’immense romancier portugais António Lobo Antunes. 74 ans, la dent dure et un sourire à faire fondre. Gorgé de littérature et immergé dans son prochain roman. Homme-livre, qui ne s’entretient plus qu’en aparté…

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Lisbonne (Portugal), de notre envoyé spécial.-  Il n’habite pas dans l’un de ces vieux immeubles d’où s’élèvent les chants fragiles mais immémoriels, territorialisés et pourtant universels, de ses personnages, ces spectres scrutateurs d’un monde qui n’en aura jamais fini avec les rapports de domination. C’est dans un duplex ultracontemporain, au sommet – 12e et 13e étages – d’un immeuble flambant neuf que vit, lit, écrit António Lobo Antunes, nobélisable persuadé que ce prix altissime lui reviendra tôt ou tard. L’homme, psychiatre de formation, peut conjuguer dans une même minute la morgue odieuse du patricien et l’empathie scrupuleuse du praticien.

Ayant vomi la dictature des Salazar et Caetano – tauliers de l’Estado Novo –, puis dégoûté par l’autoritarisme qu’il rencontra au parti communiste de l’esthète stalinien Alvaro Cunhal, l’écrivain rêve de révoltes collectives, tout en citant le mot laissé par Gérard de Nerval avant son suicide : « Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche. »

Ses trois premiers livres, Mémoire d’éléphant, Le Cul de Judas (au programme de l’agrégation de lettres modernes l’an prochain), puis Connaissance de l’enfer évoquaient le trauma qui hante António Lobo Antunes : la guerre coloniale menée en Angola par la puissance fasciste faisandée portugaise. De livre en livre – en passant par sa récente expérience du cancer –, le romancier s’est affranchi de la narration classique pour produire, avec la force d’un haltérophile et la grâce d’un funambule, des phrases serpentant comme chez Proust et ricochant comme chez Céline. Des phrases hypnotiques, mystérieuses, belles, vrillantes et polyphoniques, qui submergent ses deux derniers textes admirablement traduits par Dominique Nédellec aux éditions Christian Bourgois : De la nature des dieux et Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre. Chaque page acclimate, auprès de lecteurs transformés en réflecteurs de fiction, les motifs obsessionnels de l’auteur : animaux et plantes, la pluie, une horloge, un miroir, des grincements et tant de déclics du souvenir…

S’il n’habite pas dans les lieux de ses récits, António Lobo Antunes devise ainsi que s’expriment désormais ses personnages : en un pouvoir d’évocation que personne ne saurait faire dévier. Aimablement emmuré dans son génie, l’écrivain, devenu bouche d’ombre, a parlé. Nous restituons ici ce verbe tel quel, affranchi du jeu des questions et des réponses, en espérant que ce monologue envoûtant (r)amènera au chant choral de son œuvre poétique et politique ; mélancolique et combattive : aux côtés des vaincus…

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« Je n’ai jamais fait qu’écrire toute ma vie. Et je continue. Je me sens très coupable quand je n’écris pas, comme si je trahissais ce qui m’a été donné. Il y avait beaucoup de livres chez mes parents. Nous étions six frères et mon père – il était neuropathologue – nous obligeait à lire. Il m’a par exemple mis entre les mains, quand j’avais 8 ans, Sapho d’Alphonse Daudet, une merveille d’histoire d’amour – entre un jeune garçon et une demi-mondaine sur le retour – que je continue à considérer comme un chef-d’œuvre. Mon père était du Brésil, sa mère était allemande, donc je suis portugais… du côté de ma mère.

La première fois que je suis allé à l’Élysée pour une décoration, un haut fonctionnaire m’a dit : Je vous croyais espagnol. Tiens ! vous êtes portugais. Curieux : ma femme de ménage aussi est portugaise.” C’est sans doute la politesse française. Je lui ai répondu que c’était amusant comme tout, dans la mesure où mes parents faisaient venir des jeunes filles françaises, le temps des vacances, pour que les enfants perfectionnent la langue de Molière grâce à ces mademoiselles”. Elles me paraissaient très âgées du haut de leurs 18 ou 19 ans…

Je suis l’aîné de garçons aux carrières exceptionnelles. João, mort en octobre – c’est la seule personne dont j’expose la photo dans cet appartement –, était un neurochirurgien revenu au Portugal après avoir passé 20 ans aux États-Unis. Il avait le mal du pays. Il écrivait bien – des essais. Il y avait aussi Pedro, également disparu, un architecte. Puis Miguel, un avocat. Un autre médecin, Nuno. Et enfin Manuel, un ambassadeur…

Nous étions tous obligés de lire, le samedi et le dimanche. Chaque soir, mon père nous lisait un livre à haute voix, dans une langue ou une autre : portugais, espagnol, français, allemand, italien, anglais… À cette époque, les couches sociales étaient très marquées, avec leurs signes et leurs codes. J’appartenais à la haute bourgeoisie. Impossible à cacher – nous ne nous en cachions pas, du reste.

Je suis allé faire ma première communion, après un voyage d’un mois en voiture – avec des explications interminables devant chaque tableau dans tous les musées imaginables à travers la France, la Suisse et l’Italie –, à Padoue, du fait de saint Antoine – qui était d’ailleurs portugais, natif de Lisbonne ; en vertu d’un vœu que mon grand-père António – j’ai hérité de son prénom, mais pas de sa bonté ni de son courage – avait formé lorsque j’eus une méningite à huit mois, dont je guéris, contrairement à l’un de ses fils, décédé de cette maladie à huit mois également. Dès que mon grand-père, très catholique, eut fait sa promesse de Padoue à saint Antoine, il paraît que je suis sorti du coma…

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Nous avons donc été élevés parmi les livres, les œuvres et le savoir. À 4 ans je lisais et à 5 ans je commençais à écrire : « Vous êtes en face du plus grand auteur du Portugal ! », annonçai-je à mes parents. Ma mère m’a longtemps dit : “Tu ne feras jamais rien qui vaille.” Les études et les bonnes fréquentations étaient sa ligne d’horizon. Si elle nous suspectait une petite amie, elle s’enquérait toujours de la même façon : “C’est quelqu’un que je connais, au moins ?” L’esprit de classe jouait à plein, parmi les dix ou cent familles qui tenaient le haut du pavé, comme partout. Mais ma mère avait tout de même lu deux fois La Recherche de Proust : c’est pas mal…

À 12 ans, mon père m’a mis dans les mains une édition de Mort à crédit de Céline – il possédait tout de Céline, jusqu’aux pamphlets. Chacun a été surpris quand mon premier livre a été publié en 1979 – moi en premier, dans la mesure où tous les éditeurs refusaient mes manuscrits, au prétexte que ce n’est pas ainsi qu’on écrit des romans.

La chance m’a ensuite souri. Un Brésilien de passage ici a reçu le livre en cadeau de la part d’une amie professeure à la faculté de lettres, puis a montré mon roman à son agent à New York, Thomas Colchie, qui s’est alors proposé de devenir le mien. Je n’étais pas favorable à laisser traduire ce premier roman, Mémoire d’éléphant, dont je voyais déjà les défauts, mais de toute façon Thomas Colchie n’arrivait pas à le placer : nul n’en voulait, dans aucun pays. Je lui ai proposé de nous séparer, mais cet agent, contre toute évidence, me répétait : Vous allez conquérir le monde.” En attendant, nous ne conquérions rien !

Le déclic est venu de France, en 1987 : Jean Clémentin publie dans Le Canard enchaîné une critique élogieuse de Fado Alexandrino paru chez Albin Michel, éditeur qui m’avait invité à Paris dans un hôtel minable, où l’on m’avait oublié aussitôt qu’installé. Je m’apprêtais à regagner Lisbonne quand Jorge Amado, l’écrivain brésilien auquel j’étais très lié, me fait savoir qu’une critique pareille par Jean Clémentin, “c’est la gloire”. L’attitude d’Albin Michel a changé du tout au tout, le milieu littéraire s’est soudainement intéressé à moi et j’ai fait la connaissance de Christian Bourgois, homme remarquable à tous les points de vue, mort avec un courage exceptionnel après m’avoir écrit : “Pas de pathos entre nous, j’ai un cancer.” Quand je lui ai dit qu’il était le plus grand éditeur que je connaisse, il m’a répondu : “Il n’y a pas de grands éditeurs sans grands écrivains.” Je peux vous assurer aujourd’hui, en pensant à lui : “Il n’y a pas de grands écrivains sans grands éditeurs.” Avec lui, j’ai pu vérifier que l’amitié, c’est un peu comme l’amour : vous rencontrez un homme et vous devenez tout de suite amis d’enfance…

Traduire m’est longtemps apparu impossible. Mais quand Dominique Nédellec s’est manifesté, j’ai trouvé son travail magnifique. Un bon traducteur est aussi rare qu’un bon écrivain. Maurice-Edgar Coindreau, quand il enseignait à Princeton, avait eu le flair de détecter pour Gaston Gallimard Hemingway, Faulkner, Dos Passos ou Steinbeck. Mais ses traductions ne sont pas très bonnes. Alors que le travail de Dominique Nédellec est excellent. Vous ne l’avez jamais rencontré ? Physiquement, il ressemble au chanteur Art Garfunkel dans les années 1970, avec sa tignasse frisée. Je ne sais pas quel âge a Dominique Nédellec, mais de toute façon, on a l’âge avec lequel on est né.

Mon père, quand il est arrivé très près de la mort, s’est entendu demander par mon frère Miguel – nous ne tutoyions pas notre père : « “Qu’est-ce que vous auriez aimé laisser à vos enfants ?” Il y eut un grand silence, puis quatre mots : “L’amour des belles choses.” Il avait une passion pour Flaubert et nous lisait Salammbô, dont je connais encore des pages par cœur. La grandeur de Balzac m’est passée à côté pendant des années. Stendhal est trop méconnu en France. Saint-Simon est magnifique : tout Proust est déjà là. Mon paradis, ce sont les librairies parisiennes, comme celle qui appartient à Gallimard, boulevard Raspail. J’y ai acheté l’un des trois Diderot en Pléiade qui s’y écoulent par an : “C’est déjà pas mal”, m’a certifié un vendeur, qui n’était pas d’humeur plaintive.

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Chez les poètes français, à part Apollinaire (né Kostrowitzky à Rome) ou Cendrars (né à La Chaux-de-Fonds en Suisse) – donc pas forcément très français au départ… –, j’aime beaucoup les oubliés, ceux que vous considérez de second ordre : Paul Fort, Paul-Jean Toulet, René Guy Cadou… Un jour, lors d’une séance de dédicace, en France, par un étrange jeu d’associations d’idées, je me mets à réciter à une dame du Jacques Audiberti :

Si je meurs, qu’aille ma veuve
à Javel près de Citron.
Dans un bistrot elle y trouve,
à l’enseigne du Beau Brun,
Trois musicos de fortune
qui lui joueront – mi, ré, mi –
l’air de la petite Tane
qui m’aurait peut-être aimé
puisqu’elle n’offrait qu’une ombre
sur le rail des violons.
Mon épouse, ô ma novembre,
sous terre les jours sont lents.

J’entends encore la dame, émue aux larmes, me murmurer dans un souffle : “C’est mon papa !” Elle était tellement surprise. Moi aussi, j’étais surpris.

J’aime la poésie un peu bancale. Il est impossible de se perfectionner face à la perfection. Nous avons besoin des fautes, des défauts des autres. Radiguet disait qu’on apprenait bien à écrire grâce aux mauvais livres.

Tout est, de toute façon, une question de travail. J’écris tellement de versions, attelé à ma table, aux heures de bureau et bien au-delà ! “Le talent est une question de quantité. Le talent, ce n’est pas d’écrire une page : c’est d’en écrire 300”, affirmait Jules Renard dans son Journal. Et il ajoutait cette phrase définitive : “En littérature, il n’y a que des bœufs.”

Page manuscrite offerte au journaliste de Mediapart (voir plus distinctement sous l'onglet « Prolonger ») Page manuscrite offerte au journaliste de Mediapart (voir plus distinctement sous l'onglet « Prolonger »)
Il faut être humble, tout en gardant l’envie des grands livres, qui dépasseront les précédents. Mes années d’écriture sont un long voyage qui m’a beaucoup changé. J’écris toujours à la main, en tâchant de dire ce que le livre attend de moi. Je rédige une première version sur des feuilles d’ordonnance, d’abord celles de mon père, puis les miennes à en-tête de l’hôpital Miguel-Bombarda, où j’ai exercé jusqu’au milieu des années 1980. Un jour, en Roumanie, j’assistais à je ne sais quelle rencontre littéraire et voici que m’aborde une dame avec l’une de ces feuilles, noircie de mon écriture. Nous étions à Cluj, en Transylvanie. “Où avez-vous trouvé cela ?”, lui ai-je demandé. Elle l’avait achetée aux enchères sur Internet. Étonnant. Je n’offre qu’à mes amis de telles traces d’un premier jet ensuite saisi sur ordinateur : cela devient un tapuscrit sur lequel je travaille pour aboutir à un nouveau manuscrit. Écrire m’est vital. Il y avait une devise magnifique dans les caravelles : “Naviguer est nécessaire, vivre n’est pas nécessaire.”

J’ai navigué au-delà de ce qu’il aurait fallu : vous voyez les appareils auditifs que je suis obligé de porter ? Voilà un souvenir de la guerre coloniale menée par le Portugal dans l’Angola du début des années 1970, où j’ai passé 27 mois comme officier. Je n’ai jamais relu les courriers que j’envoyais de là-bas, jeune médecin militaire, à ma femme d’alors, jeune maman. Tout le monde était jeune à l’époque : même le monde était jeune. Mais la dictature nous paraissait éternelle. J’étais seul, perdu, dans l’impossibilité de raconter les choses, tant veillait la censure militaire. Ces Lettres de guerre ont été publiées, voilà une douzaine d’années, pour devenir un film l’an dernier. L’une de mes filles m’a montré sur son téléphone portable la bande-annonce, j’ai commencé à pleurer au bout de dix secondes. C’est atroce et cela vous poursuit tout le temps. Il y a encore 40 000 hommes traités dans les hôpitaux psychiatriques pour des névroses et des psychoses provoquées par ces guerres coloniales africaines, où le Portugal dépêcha un million et demi de soldats. On ne descend pas vivant d’une croix.

Je me réveille encore la nuit au milieu de cauchemars liés à cette expérience du désastre. Vous en trouverez des échos dans mon roman qui va sortir au Portugal en octobre – je pense que c’est la meilleure chose que j’ai écrite jusqu’à présent – et qui devrait avoir un titre assez long : Jusqu’à ce que les pierres soient plus légères que l’eau.»

* Parution en français fin 2018 aux éditions Christian Bourgois.

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Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre

d’António Lobo Antunes

traduit du portugais par Dominique Nédellec
(Christian Bourgois, 452 pages, 24 €)

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