Le labyrinthe halluciné d’Alan Moore

Par Sébastien Omont (En attendant Nadeau)

Comme le titre ne le dit pas, Jérusalem est un monument littéraire dressé par Alan Moore à la gloire de Northampton, sa ville natale. Sorti en août dernier, on ne pouvait laisser filer l’année sans évoquer ce monde fabuleux, majestueux et familier, foudroyant et immémorial, peuplé de working class heroes.

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Chacun des 35 chapitres, raconté selon le point de vue d’un personnage, présente, surtout dans la troisième partie, des variations de ton et de style. Ainsi, quand le 26e chapitre adopte le point de vue de Lucia Joyce, fille de James, internée à l’asile psychiatrique de St-Andrew’s, son écriture rappelle celle de Finnegans Wake. Le titre du prélude, « Work in Progress », renvoyait d’ailleurs d’emblée à l’écrivain irlandais. Comme l’auteur d’Ulysse, Alan Moore essaie d’inclure dans un livre toute la réalité mouvante d’une ville, mais plutôt que l’unité de temps, il choisit l’unité de lieu, un quartier, les Boroughs, quelques rues arpentées et réarpentées, montées, descendues, hantées de long en large au fil des pages par les personnages. Quelques rues, à l’origine de Northampton, représentées à différentes époques pour dire l’évolution d’une certaine Angleterre, celle du peuple, d’une classe ouvrière qui tend à se dissoudre dans la marge sous les coups de réhabilitations fracturant aussi bien l’espace urbain que les solidarités. S’il y a de la nostalgie, elle s’accompagne d’une foi profonde dans la vitalité de cette classe dont est issu Alan Moore. Et de la conviction qu’en dépit des démolitions et des transformations, le passé reste vivant dans le présent.