Au Louvre, une acquisition qui pose question

Par Olga Grimm-Weissert

L’acquisition d’un livre d’heures ayant appartenu à François Ier par le musée du Louvre pour environ 10 millions d’euros permet de décrypter l'usage du mécénat par l'institution, alors que le mandat de Jean-Luc Martinez à la tête de la prestigieuse institution vient d’être reconduit.

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Le musée du Louvre, pionnier du mécénat en France, invite depuis 2010 particuliers et entreprises à prendre part à sa campagne annuelle « Tous mécènes ! ». La huitième opération, lancée en octobre 2017 auprès des contributeurs, a été destinée au financement partiel de l'acquisition d'un livre d'heures, recueil de prières sur parchemin, ayant appartenu à François Ier.

François Ier vers 1530 par Jean Clouet, musée du Louvre. François Ier vers 1530 par Jean Clouet, musée du Louvre.
L’ouvrage au format de poche (8,5 × 6,5 cm) est entièrement manuscrit et orné de seize peintures en pleine page. Son principal attrait aux yeux des dirigeants du Louvre est sa reliure en or émaillé, décorée de rubis, turquoises et deux cornalines : un pur joyau ! Entre aussi en ligne de compte l’illustre provenance de l’objet : François Ier l’aurait légué à sa nièce Jeanne d'Albret, reine de Navarre, qui l’aurait à son tour transmis à son fils, Henri IV. C’est Marie de Médicis, son épouse, qui l’aurait alors cédé au cardinal Mazarin.

Depuis le XVIIIe siècle, le livre est resté en Angleterre. Pour que cette « œuvre classée d'intérêt patrimonial majeur » puisse revenir en France, le Louvre s’est dit prêt à débourser 8 millions de livres : une somme fluctuante (compte tenu du taux de change) qui représente un peu plus de 9 millions d'euros, mais avait été arrondie à « 10 millions d'euros environ » selon les termes du communiqué de presse du 24 octobre 2017.

Elle est destinée à S.J. Phillips, maison anglaise de joaillerie et d’orfèvrerie de luxe depuis 1869, qui a acquis le livre d’heures dans une vente chez Sotheby's à Londres le 26 mars 1942 pour 2 400 livres et l’a précieusement conservé jusqu’à présent. Ce n’est que récemment, lors de sa présentation dans le cadre de l’exposition consacrée par le Louvre à « François Ier et l'art des Pays-Bas » (octobre 2017 à janvier 2018), que les visiteurs ont pu en découvrir la reliure et un précieux marque-page assorti.

La dépense de 10 millions d'euros peut paraître excessive pour deux minuscules objets si difficiles à montrer au public, et des pages enluminées quasi impossibles à exposer. Daté de 1532, le manuscrit sur parchemin est tardif si l’on rappelle que l'invention de l'imprimerie par Gutenberg date de 1450 : ce qui explique que, de façon générale, les livres d'heures du XVIe siècle soient moins chers que ceux des siècles précédents. Certaines illustrations sont d'une facture assez maladroite. Il était fréquent que plusieurs peintres participent aux manuscrits des livres d'heures. Quand les illustrations sont de bonne qualité, on connaît généralement le nom des peintres, ce qui n'est pas le cas ici. Enfin, le catalogue de vente de Sotheby's de 1942 signale des pages manquantes vers la fin du manuscrit, ce qui devrait logiquement en diminuer le prix.

Selon nos informations, ce « joyau de l'orfèvrerie française » (pour reprendre les termes du Louvre), en réalité probablement manufacturé en Italie, aurait été proposé de gré à gré à l'occasion de la foire Tefaf de Maastricht, il y a quelques années, pour cinq millions d’euros ou livres. Francis Norton, copropriétaire de S.J. Phillips, le vendeur, contacté par téléphone, rétorque que « le prix a augmenté constamment », mais qu'il s'agit « d'un prix spécial pour le Louvre ».

Pour Francis Norton comme pour le directeur du département des Objets d'art du Louvre, Jannic Durand, il s’agit d’un objet « unique » car acheté tel quel par François Ier. Les reliures en or avec pierres précieuses sont effectivement rarissimes. Certains marchands spécialisés estiment cependant que cela ne suffit pas à justifier le montant, tel Heribert Tenschert, d'Antiquariat Bibermühle à Ramsen, qui le trouve « démesuré ».

Jörn Günther à Bâle le trouve, pour sa part, « étonnant » puisqu'il propose lui-même « trois manuscrits de provenance royale française à la foire Tefaf à Maastricht du 10 au 18 mars, dans une fourchette de prix allant de 250 000 à 880 000 euros ». Sandra Hindman, des Enluminures (Paris, Chicago, New York), considère en revanche que ce prix « pourrait éventuellement s'expliquer par l'ensemble, le manuscrit, la reliure, le marque-page et la provenance ». Seul le galeriste parisien Alain de Monbrison évoque l’inaliénabilité des objets appartenant aux musées français, alléguant : « Qu'est-ce que seront dix millions dans cent ans ? »

Deux pages du Rothschild Prayerbook. Deux pages du Rothschild Prayerbook.
« C'est une œuvre sans équivalent dans les collections publiques françaises et étrangères », explique le site internet du Louvre. Remarquons que tout manuscrit est unique par définition. Pour information : l'actuel prix record mondial pour un livre d'heures, The Rothschild Prayerbook, d'une qualité exquise, est de 13,6 millions de dollars, obtenu aux enchères par Christie's à New York le 29 janvier 2014.

Même si ses dirigeants annoncent que le prix « n'a pas été lancé au hasard », comment le Louvre a-t-il effectué la nécessaire étude comparative des prix pratiqués sur le marché avant l'achat envisagé ? Pourquoi n'a-t-il pas enchéri en 2010 chez Christie's à Londres, où un autre magnifique livre d'heures de François Ier, daté de 1539/1540, avec un portrait du roi à genoux, a été adjugé pour 337 250 livres ? Il se trouve maintenant au Metropolitan Museum de New York…

Le montage financier pour l’acquisition du « joyau » de François Ier se révèle aussi inhabituel que le prix avancé. En octobre dernier, en soutien au musée et au patrimoine français, Bernard Arnault, sorti de sa discrétion habituelle s’agissant des sommes investies dans le mécénat, est venu en personne annoncer la contribution de LVMH à l'achat du livre pour un montant de cinq millions d'euros. LVMH a augmenté cette somme à 7,88 millions d'euros le 15 février, dernier jour de la campagne populaire « Tous mécènes ! », à laquelle ont participé 8 500 donateurs, à raison de 30 euros minimum par personne, déductible des impôts, et qui a rassemblé 1 400 000 euros.

Tout cela dans le cadre d'une campagne menée de manière à la fois professionnelle et non moins ludique. Grâce au classement « œuvre classée d’intérêt patrimonial majeur » du « joyau », le généreux mécène peut en effet déduire des impôts 90 % de la somme investie. L'acquisition du livre d'heures de François Ier à un prix royal revient donc aux contribuables…

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