La rabbin et l’islamologue: dialogue fécond autour de la laïcité

Par

La rabbin Delphine Horvilleur et l’islamologue Rachid Benzine, deux figures intellectuelles hétérodoxes qui tiennent ensemble la foi et la liberté de penser, proposent un échange sur les manières d’être juif et musulman, qui permet aussi de repenser la façon d’être laïque.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Le sociologue, philosophe et éditeur Jean-Louis Schlegel a organisé un dialogue, publié par les éditions du Seuil, entre l’islamologue Rachid Benzine et la rabbin Delphine Horvilleur, deux figures intellectuelles hétérodoxes qui tiennent ensemble la croyance et la critique du dogme, la foi et la liberté de penser. Les Mille et une façons d’être juif ou musulman qui ressortent de cet échange permettent de rappeler quelques évidences, de confronter le moment historique dans lequel se trouvent l’islam et le judaïsme et de faire émerger un contre-discours précis vis-à-vis des crispations orthodoxes et des dérives intégristes.

134930-couverture-hres-0
Convaincus que leurs deux « Livres » (ensemble de livres pour la Bible, commentés par le Talmud, livre unique pour le Coran) non seulement n’étaient pas étrangers l’un à l’autre mais « ne pouvaient pas l’être », et qu’il importait de faire dialoguer leurs textes et leurs traditions de lecture, Delphine Horvilleur, l’une des trois seules rabbins de France, officiant dans un courant libéral beaucoup moins fort en France qu’ailleurs, et Rachid Benzine, islamologue inscrit lui aussi dans un positionnement minoritaire et libéral, même si ce terme n’a pas de sens institué en islam et que lui-même ne dirige pas la prière, ont voulu confronter leurs savoirs et leurs pratiques.

Avec trois objectifs essentiels. D’abord « démonter, en la démontrant, l’idolâtrie de la lettre » et combattre ainsi des discours fondamentalistes qui « font de l’immobilisme un slogan là où les textes encensent le mouvement ». Ensuite, témoigner que « moins il y a de vie intérieure, plus il y a de démonstrations de prosélytisme. Moins il y a d’ouverture aux autres, à l’universel, plus il y a d’enfermements communautaristes ». Enfin, montrer que le « débat religieux peut être fécond pour le débat national ».

En creusant les ressemblances et les différences, en attaquant les ignorances et les préjugés, les auteurs renvoient ainsi dos à dos « ceux qui ne cessent de mettre du “religieux” partout dans leur vie, comme ceux qui dénoncent à n’en plus finir le “retour du religieux” ».

Jean-Louis Schlegel, que le rôle intellectuel qu’il joue notamment à la revue Esprit ne classe pas immédiatement parmi les supposés « islamo-gauchistes », ajoute à la liste des aveuglés du moment « certains farouches républicains français » pour lesquels « l’histoire critique moderne est une menace », comme elle l’est pour les islamistes et les ultraorthodoxes juifs.

La rabbin et l’islamologue multiplient les exemples où la « chosification du texte » manque le sens de la révélation divine, qui doit d’abord être comprise comme un chemin, une « guidance », et non comme un éternel intangible.

Faisant référence à l’idée avancée par le philosophe Jacques Derrida de la possibilité d’une « fidélité infidèle », les deux auteurs montrent comment l’histoire n’a cessé de bousculer la tradition et mettent en pièces l’idée d’une pureté des origines convoquée par les intégristes, aussi bien en islam que dans le judaïsme.

Il y a en effet, explique Delphine Horvilleur, une « obsession de la pureté des origines dans tous les discours fondamentalistes. Leur point commun, partout, est l’obsession de démontrer qu’à l’origine régnait une pureté parfaite et que la rencontre avec l’histoire – ou avec l’autre – a été une forme de contamination ». Elle démontre pourtant qu’il suffit de se pencher sur les rites et les pratiques pour voir à quel point ils sont les produits de cette altérité ou de cette altération.

Esther et Mordechai Esther et Mordechai
La fête de Pourim doit ainsi beaucoup au contact avec la culture perse antique et les héros du Livre d’Esther dans la Bible se nomment Esther et Mordechai, c’est-à-dire des noms dérivés de Ishtar et Mardouk, des divinités perses de l’époque. Quant à la Pâque juive, elle est fortement inspirée du repas traditionnel gréco-romain. Or, précise la rabbin, « elles ne sont pas moins juives d’avoir été influencées ou d’avoir réagi à une culture qu’elles ont rencontrée ».

Pour elle, « la force du judaïsme est d’avoir su métaboliser sa rencontre avec l’autre à chaque époque », au point de juger que « toute l’identité juive est une identité d’arrachement et de fertilisation par l’autre ».

Si Rachid Benzine rappelle que cette nostalgie de l’origine est d’autant plus forte « que les récits de la modernité sont en train de s’écrouler devant nous », il reconnaît que « le récit mythique prend toute la place, et c’est sans doute la grande difficulté de l’islam contemporain ». Selon lui, « la grande majorité des musulmans a abandonné la dimension cognitive de l’islam pour s’enfermer dans la citadelle identitaire », bâtie principalement sur « l’alimentaire et le vestimentaire », comme le montre, par exemple, le fait qu’il suffise désormais de dire « dans une mosquée que le port du voile n’est pas une obligation pour que les difficultés commencent ».

Mais la nécessité d’un travail historico-critique est compliquée, juge-t-il, par ceci « que les musulmans ont aujourd’hui l’impression que l’islam est attaqué de toutes parts et qu’ils vivent un peu comme dans une citadelle assiégée ». En effet, pour lui le « discours de la victimisation, qui s’enracine dans les campagnes de discréditation de l’islam, fonctionne beaucoup mieux que le discours de la responsabilité, lequel suppose qu’on soit capable de s’ouvrir à une attitude intellectuelle critique ».

Ce à quoi Delphine Horvilleur répond : « Plus que jamais, face au succès des discours victimaires, il est essentiel, pour les leaders religieux, d’enseigner la responsabilité, la possibilité pour tout sujet de faire de ses douleurs passées non pas le lieu de revendication de ses droits, mais le pilier de sa résilience et de son statut de sujet agissant, le catalyseur de sa responsabilité. » Tout en s’interrogeant sur le fait de savoir si cette responsabilité est conciliable avec l’idée de mektoub, quelque chose qui serait écrit d’avance…

Face à cela, Benzine rappelle que si la « tradition qui autorise le débat avec Dieu est sans doute caractéristique du judaïsme », les mots en islam n’ont que des usages et qu’on dit en général mektoub quand « on ne comprend pas les événements, à propos de quelque chose d’indicible, et parfois aussi pour apaiser sa conscience ».

Pour Rachid Benzine, si nous avons donc besoin, « en islam, d’humaniser la religion, d’humaniser la figure du Prophète, d’inscrire chaque texte dans l’imaginaire de la société où il est né », la critique de l’absence d’historicisation ou d’interprétation du Texte sacré doit être cohérente, et ne pas se contenter d’inverser la lecture rigoriste, comme une branche assez médiatique de l’interprétation du Coran peut avoir tendance à le faire.

En effet, explique-t-il, « pour lutter contre l’idéologie violente que nous avons aujourd’hui, les discours qui font la promotion d’une approche pacifique ou mystique de l’islam sont insuffisants, car on en reste à l’opposition d’une interprétation contre une autre, d’une vision contre une autre, chacun restant sur ses positions, sûr de son bon droit et des références textuelles qu’il s’est appropriées ».

D’après l’islamologue, la priorité est donc à une mise en perspective du Coran, même s’il constate que « dans le judaïsme – et, aussi, dans le christianisme occidental contemporain –, on a l’habitude du travail sur le texte, de la “mise en questions” du texte. Ce n’est pas (encore !) le cas dans l’islam, où le travail sur le texte, où le “corps à corps” avec lui n’est pas une tradition et n’est pas encouragé ». Mais, souligne-t-il alors, « il faut que l’approche historique et critique aille de pair avec une infinie tendresse pour les croyants ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale