Au détour des livres (1). Il était une fois l’exil

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Maryam Madjidi a quitté l’Iran, son pays d’origine, en 1986, avec ses parents fuyant le régime de Khomeini. Dans son premier roman, Marx et la poupée, où se mêlent conte, poésie et autobiographie, elle raconte ce parcours encore brûlant.

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Maryam Madjidi a reçu la meilleure éducation qui soit, celle qui enseigne l’art de l’hybridation. Ses parents, marxistes iraniens et opposants au pouvoir de Khomeini, décident de s’exiler en France, en 1986, alors qu’elle n’a que 6 ans. Avant de partir, ils l’obligent à donner ses jouets aux gamins pauvres du quartier, « ces petits barbares », pour qu’elle comprenne que « la propriété est une vilaine chose ». Un don qu’elle fait à contrecœur, bien sûr, mais qui va inscrire en elle un attachement profond à ses racines, couplé d’un lâcher-prise vis-à-vis de ce qui fut. Un double mouvement qui lui sera précieux pour ses métamorphoses ultérieures.

Oscillant entre l’Iran et la France, ce premier roman de Maryam Madjidi, couronné du prix Goncourt du premier roman, juxtapose le conte, la poésie et l’autobiographie, avec moult allers-retours dans le temps et l’espace. Chemin faisant, au fil des pages, l’auteur recolle les morceaux d’elle-même que l’exil et la douleur des siens, devenus l’ombre d’eux-mêmes, avaient éclatés.

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Marx et la poupée n’est pas pour autant un livre triste. L’écriture légère et la gourmandise avec laquelle l’auteur joue avec ses personnages créent une petite musique vivifiante. Avec une liberté et une maîtrise parfaite du rythme de la narration, « la petite fille » devient soudain un « je » qui parle aux lecteurs ou aux autres personnages, « une femme » bascule subtilement vers « ma mère », et le père est raconté par les multiples vies de « ses mains abîmées et forgées par la matière ». Dans ce jeu, ce va-et-vient, le style scintille, mais ce n’est pas qu’un choix esthétique. L’écriture permet la distance avec ce qui brûle encore. Elle permet aussi de combler les trous du puzzle.

Le tissu est bigarré, mais solide, tout en rondeur et finesse, et, fort heureusement, jamais didactique. Mais il est parfois si précis et si authentique que Maryam Madjidi réussit à éclairer le malheur de tant d’enfants d’immigrés, là où bien souvent les analyses savantes restent à la surface.

« Le rat », le chapitre où elle raconte la honte d’avoir fait pipi en classe et la stigmatisation qui s’ensuit, est un des moments les plus savoureux. « Je regarde autour de moi comme une bête traquée. Il n’y a personne. Je ne tiens plus et je fais pipi sous l’escalier, cachée par les balais et les poubelles. Mon pipi coule et j’ai peur qu’il aille trop loin et que quelqu’un le voie et retrouve ma trace. Je m’arrête immédiatement d’uriner. Je fais attention à ne pas marcher sur l’urine et je remonte en classe comme une coupable, une paria, un petit rat malpropre. »

Ces tourments ont pourtant failli la briser. Après avoir voulu oublier sa langue pour devenir « une vraie Française » lors de sa deuxième naissance, avoir loué les Lumières et la liberté occidentale, s’être volontairement éloignée des enfants d’immigrés, misérables et flottants… L’appel des origines est tout aussi radical. Elle retourne en Iran après 17 ans d’absence, tombe amoureuse, s’enivre de ses retrouvailles et de là, elle ne veut plus repartir. C’est sa troisième naissance. Mais ce voyage va l’anéantir. Elle ne sait plus qui elle est.

Heureusement, la grand-mère de Maryam la remet à sa place. « Écoute-moi bien Maryam. Écoute ce que je vais te dire et je ne le répéterai pas deux fois. Si tu refuses de rentrer en France ce soir, tu briseras toutes les colonnes de ta vie. Tu seras une feuille, une pauvre fille emportée n’importe où par n’importe quel vent. Tu es revenue dans ce pays après tout ce temps et tu t’es noyée dans l’océan des origines. Il fallait s’y attendre. C’est normal. Mais je ne te laisserai pas détruire ta vie. Tes parents ont payé cher pour que tu grandisses là-bas. »

Elle oscillait entre deux identités, dans un face-à-face aveugle qui la condamnait à un no man’s land où les masques brouillaient sa parole (la belle Orientale ici, l’Iran fantasmé là-bas). Avec l’écriture, la quatrième naissance de Maryam Madjidi a lieu sous nos yeux. C’est le moment où les morceaux se recollent et composent enfin une image, un poème et un mouvement continu à la frontière de la France et de l’Iran.

« Ramasser les lambeaux, les sauver, les enfiler comme des perles, en faire une guirlande de mots à moi, l’accrocher au sommet d’un arbre, pour que ça bouge, pour que ça vive. »

Maryam Madjidi, Marx et la poupée, Le Nouvel Attila, janvier 2017, 18 €.

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L’année dernière, l’équipe de Mediapart a lancé une série, Au détour des livres, qui se donnait pour objectif de parler des livres qui lui tenaient à cœur, mais qui, pour une raison ou une autre, n’avaient pas trouvé d’écho dans le journal. Il en est ressorti un assemblage de textes à notre image. Alors, nous réitérons l’expérience. Nous vous proposons de découvrir des essais ou des romans, parus ou réédités au cours des 12 derniers mois, qui éclairent notre travail au quotidien ou qui nous ont touchés, tout simplement. Les voici, au hasard de nos rationalités et de nos subjectivités, dans l’espoir de vous donner envie de les lire : retrouver la série en cliquant ici.