Mathias Enard : «L'islam est notre angle mort national»

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Le romancier Mathias Énard revient sur la signification des attentats de Paris. Et de leurs suites. Après les rassemblements kaléidoscopiques du 11 janvier, il questionne le regard des Français sur les musulmans et s'interroge sur la place que la France est prête à faire à l'islam.

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Le romancier Mathias Énard, né en 1972, auteur d'un des plus puissants chefs-d'œuvre de la littérature française de ces dernières années, Zone (Actes Sud, 2008), a étudié l'arabe et le persan, avant de bourlinguer en Iran, en Syrie, ou en Égypte, puis d'enseigner les lettres arabes à l'université de Barcelone. En 2012, il publiait Rue des voleurs, qui pistait les soubresauts du bassin méditerranéen, à travers le destin vivace et tragique d’un Marocain soudain sorti de l’adolescence.

Ce roman, dense de péripéties et pourtant immobile à grands pas, se termine en queue de poignard : un crime aussi net qu’énigmatique, commis par le protagoniste, Lakhdar, dont se sera bricolée l'identité kaléidoscopique au cours du récit. Mathias Énard a bien voulu, pour Mediapart, réagir aux événements que connaît la France depuis le 7 janvier.

Mediapart. Qu'est-ce que vous entrevoyez dans la trajectoire des trois auteurs des attentats de Paris ?

Mathias Énard. Leur parcours est tristement banal, dans ce qu’il suppose de ratages et d’exclusions progressives. Ces trois figures incarnent une certaine forme de désespoir qui se transforme, après – et sans doute dès – leurs crimes, en suicide terrifiant. Mais leur acte les efface. Ces événements, qui prennent sens, petit à petit, possèdent un caractère exceptionnel que n’a en rien l’itinéraire de leurs auteurs, dans ce long chemin d’abandon et de perte de soi dans la violence extrême.

Quel sens accordez-vous aux attentats de Paris ?

Leur résonance symbolique gigantesque tient au télescopage de trois thèmes sensibles, qui travaillent la société française : la liberté d’expression – donc la fonction du discours et de la presse dans la démocratie ; l’antisémitisme ; la place de l’islam en France.

L’ampleur de la réaction est à l’image de la complexité de ce qui s’est produit. Tous les gens qui se sont ensuite rassemblés regroupaient des situations très différentes. La génération aujourd’hui au pouvoir, grandie avec Cabu et Charlie Hebdo, s’est vu arracher ce qui, du coup, est devenu son symbole. Des citoyens opposés à la violence ont défilé, parfois avec leurs enfants, pour ainsi montrer leur attachement à la démocratie et aux conditions dans lesquelles celle-ci doit s’exercer. Certains ont affirmé leur refus de la haine antisémite. D’autres ont exprimé leur soutien à l’islam, face aux extrémistes qui s’en réclament. Beaucoup ont pu sortir dans la rue pour toutes ces raisons. Mais certains participants aux manifestations faisaient valoir leur défiance à l’égard de l’islam, sinon leur islamophobie…

Chacun s’est retrouvé embarqué, des ordonnateurs de la marche à ceux qui ont regimbé sur le thème « Je ne suis pas Charlie ». Tous ont participé du discours : impossible de ne pas être impliqué. Et pourtant, après la mobilisation gigantesque, il est encore trop tôt pour comprendre l’événement, qui n’a pas encore trouvé sa conclusion. La très belle diversité qui s’est fait jour pose une question complexe : que voulait dire cette foule ?

Les observateurs semblent écartelés entre des causes internes et externes à la République française…

     À Limoges, mars 2014 (© A.P.) À Limoges, mars 2014 (© A.P.)
Tout se rencontre : la violence de ce qu’il est convenu d’appeler le « djihadisme » – ce qui dépasse donc la France –, mais aussi l’islam de France et ses relations avec les pays musulmans. En outre, s'impose une question hexagonale à l’abandon, une sorte d’angle mort national : la catégorie de la population exclue de la visibilité comme de la pensée générale.

Par-delà une découverte retentissante, au lendemain des attentats, qu’il existe des gens refusant la non-violence et l’acceptation d’autrui, se joue un discernement plus sourd, qui ne nous est pas imposé de l’extérieur : l’islam de France et l’islamophobie qui prospère à l’intérieur de nos frontières.

Chaque pays connaît son propre cas de figure en Europe. L’Allemagne, par exemple, voit se conjuguer l’islamophobie et les difficultés économiques dans certaines régions appartenant à l’ex-RDA. En France, nous payons le manque d’intérêt pour une question réduite à la laïcité, à laquelle les musulmans sont sommés de s’adapter. Or la laïcité a été pensée par et pour les chrétiens, ce qui laisse peu de place à d’autres façons d’être. D’où les crispations françaises sur le voile, ce symbole innocent à propos duquel on en fait des tonnes !

Comment pouvez-vous réduire le voile à un symbole innocent, alors qu’il peut figurer, comme le rappelait dans Mediapart la philosophe Marie-José Mondzain, une certaine idée de l’oppression des femmes ?...

S’est-on vraiment avisé de savoir comment les femmes en question se posent la question ? La proportion de celles qui se déclarent contraintes de le porter par leur mari ou par la pression de leur quartier est infime. Nous ne sommes pas au Caire ou à Téhéran. Or le législateur – c’est un problème typiquement français – s’est engouffré, au nom de la laïcité, dans une préoccupation qui relève de la sphère privée. Le symbole du voile est devenu un combat rétrograde, qui empêche de s’intéresser à la question de l’islam en France. Tout le tintouin autour de quelques exemples isolés, censés faire sens, souligne le désarroi des politiques et des journalistes, tout en bloquant l’islam de France, incapable de trouver une véritable position le sortant d’une forme d’invisibilité. L'arbre du voile nous cache la forêt.

Existe-t-il le moindre groupe de presse musulman équivalent à Bayard (La Croix, Le Pèlerin…) ou à La Vie (anciennement catholique) ? La France a-t-elle intégré un seul jour férié musulman dans son calendrier ? Non. Et je passe sur l’aspect économico-social, terrifiant : les trois quarts des musulmans de France sont sans doute parmi les classes les plus pauvres de la société française.

Comment voulez-vous que de jeunes élèves ne se sentent pas exclus, au point de revendiquer ne pas être Charlie lorsque l’occasion leur en est donnée, après un tel abandon, social, politique et même philosophique, de l’islam ? Cela ne fait pas de tels élèves des parangons de la violence : ils s’indignent de la violence faite aux Palestiniens et regrettent qu’elle soit minorée dans une France prompte à se soulever avec tant d’insistance après les attentats de Paris. Contrairement à certains raisonnements absurdes, il s’agit donc, de leur part, d’une condamnation du « deux poids deux mesures » républicain, plutôt que d’une apologie du terrorisme…

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