Valérie Mrejen livre son doux chambardement

Par Léontine Bob (En attendant Nadeau)

L'enfant est né, « le futur être est passé au présent » et le temps s'est écoulé. Dans son roman Troisième Personne, Valérie Mréjen déploie son art d'attraper les micro-instants.

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Depuis le haut de la fenêtre de la clinique, la mère regarde la ville. Un fragment de Paris décrit dans toute sa plasticité, ses formes et ses couleurs. Dans un élan poétique, les gouttes qui dansent forment des paillettes comparées aux pupilles des lolitas de mangas. « Les petites billes noires » viennent de voir le jour et la mère réapprend à regarder, s'émerveillant de chaque détail urbain et de la lumière changeante. L'eau qui circule, allusion à la vie qui s'écoule, parcourt le roman. Et comme la Seine qui va, le roman est pris dans un flot ; l'écriture est fluide. Les bribes de dialogues sont intégrées au sein des paragraphes sans signe de ponctuation distinctif. De même, les phrases uniques qui forment des paragraphes successifs. Et soudain, le roman devient film, l'auteure joue sur l'échelle des plans. Ici un gros plan focalise sur les mains d'une vieille femme qui caresse celles de l'enfant ; là un plan d'ensemble intègre la fillette minuscule s'éloignant sur une plage immense. Pour tendre à une universalité, les parents et l'enfant ne sont jamais nommés, ils sont « elle » et « il ». Mais, au détour d'une phrase, « ses parents » deviennent « mes parents », opérant une confusion sur l'identité de la narratrice qui devient personnage. La vie de la mère se révèle à partir d'indices parsemés dans le roman : sa relation avec ses parents, les retours de vacances quand elle était plus jeune… Une réflexion sur la mémoire s'engage à partir des souvenirs de l'adulte : que retient-on de sa propre enfance ? Et le roman amorce aussi une réflexion philosophique sur l’être et la conscience. À partir de ses propres vues et sensations, la narratrice s'interroge sur ce que le nouveau-né peut éprouver. Dans le taxi qui quitte la clinique, blotti contre sa mère, le nourrisson ne peut pas encore se rendre compte des paysages qui se dessinent et s'animent à l'extérieur. Et son évolution rapide entraîne un questionnement sur le temps qui fuit et leur échappe. L'auteure fait des allers-retours entre les âges de l'enfant, comme un éternel recommencement possible grâce à l'écriture. Cette écriture qui permet de fixer les souvenirs et, à l'inverse de la vie, de naviguer dans le temps en revenant dans le passé et en racontant le futur.