Aux sources du masculinisme

Par Tanguy Grannis

Quels sont les soubassements idéologiques de la galaxie masculiniste, dont la figure de proue est le Canadien Jordan Peterson, et qui voit se développer des mouvements ultraviolents, tel celui des incels outre-Atlantique ? Une enquête de la Revue du Crieur, dont le numéro 12 vient de sortir en librairies et en Relay.

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La libération de la parole des femmes depuis l’affaire Weinstein expose aux yeux de tous et toutes la prégnance, notamment dans les discours publics, de l’idéologie masculiniste, qui se définit en réaction aux avancées du féminisme et des droits des femmes. Entre le terrorisme des incels (contraction de « involuntary celibacy », soit « célibat involontaire »), le mouvement des droits des pères et le succès de la figure intellectuelle canadienne Jordan Peterson, l’antiféminisme et la misogynie s’adaptent aux nouvelles configurations sociales.

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Ces différentes formes de réaction ont pour point commun de toutes adopter une même rhétorique. Le masculinisme présente un discours victimaire qui fantasme une «crise de la masculinité», pourtant clairement démentie par les chiffres. Mais le masculinisme ne s’arrête pas à cette réaction que l’on peut repérer et dénoncer. Le patriarcat qu’il veut sauvegarder concerne chaque homme quel qu’il soit.

Un événement. C’est un attentat. Où se découvrent deux réactions apparemment opposées, mais continues dans leur fond idéologique masculiniste. Le 23 mai 2014, un homme de vingt-deux ans, Elliot Rodger, tue six personnes et en blesse quatorze autres à Isla Vista, en Californie, avant de se suicider. La police découvre chez lui une vidéo et un manifeste de cent quarante et une pages où il déclare vouloir «punir» ces femmes qui l’ont rejeté, lui, le «gentleman suprême», le «mec parfait», le nice guy avec qui elles refusaient d’avoir des rapports sexuels. Dans un élan mégalomaniaque, le meurtrier, qui se percevait comme quasi divin, employait des termes qui font écho à ceux utilisés par la communauté de la séduction, très active sur le Web, et qu’il détestait.

Elliot Rodger voyait en effet dans son acte misogyne l’œuvre d’un «vrai mâle alpha». Dans le vocabulaire de cette communauté, l’expression désigne les pick-up artists (PUA), ou «artistes de la drague», experts en marketing de la séduction. Le «mâle alpha» est le dominant du groupe. Les hommes y sont en effet hiérarchisés – d’alpha à oméga en passant par bêta – en fonction de leur pouvoir d’attraction supposé.

Frustré par ses relations avec les femmes, le terroriste d’Isla Vista entendait retourner à son profit cet attribut, afin de s’approprier, le temps d’un instant, le contrôle de leurs corps. Il était ce que l’on appelle dans la manosphère – le réseau informel des masculinistes sur le Web – un incel. Ces célibataires involontaires ont une vision des relations amoureuses centrée sur le sexe, et les rapports sexuels sont à leurs yeux un dû que les femmes leur refuseraient injustement. Une des plateformes du mouvement incel, le site PUAHate.com, dont était membre Elliot Rodger, se donnait ainsi pour objectif de révéler «les arnaques, la supercherie, et les techniques de marketing trompeuses utilisées par les gourous du dating et par la communauté de la séduction pour duper et profiter des hommes ».

À quoi la communauté de la séduction réagit en invoquant le game, le jeu de la séduction, soit, selon eux, la solution qui aurait pu éviter cet attentat. Mais en réalité, tous, incels comme apprentis séducteurs, partagent la même vision masculiniste du monde, et aucun des deux camps n’est prêt à remettre en question sa foncière misogynie. Se manifeste ici la tenaille masculiniste qui grève les rapports entre les sexes. Les femmes sont des cibles (targets) disponibles – sur un field, la ville – que l’on peut approcher par des techniques de drague, ou tuer.

Ainsi, le 23 avril 2018, à Toronto, Alek Minassian, incel se revendiquant du «suprême gentleman» Elliot Rodger, fonce sur la foule avec une fourgonnette et tue dix personnes, parmi lesquelles huit femmes. Plus récemment, le 2 novembre 2018, Scott Beierle, activiste d’extrême droite, tue deux femmes dans une salle de yoga à Tallahassee…

Virginia Woolf en 1927. © DR Virginia Woolf en 1927. © DR
«L’histoire de l’opposition des hommes à l’émancipation des femmes est plus intéressante peut-être que l’histoire de cette émancipation elle-même.» Ces mots de Virginia Woolf nomment la réaction antiféministe qui s’exerce chaque fois que des femmes luttent afin de s’émanciper de l’oppression masculine.

Malgré l’homonymie, le masculinisme n’est pas un féminisme appliqué aux hommes. Tout d’abord, le féminisme ne tue pas les hommes, et si des femmes ont parfois recours à la violence contre eux, celle-ci n’a rien de systémique et se révèle bien souvent défensive. A contrario, les violences sexistes et sexuelles visent avant tout les femmes. Selon la Lettre de l’observatoire national des violences faites aux femmes de novembre 2018, «depuis le mois d’octobre 2017 et le début du mouvement #MeToo, le nombre de victimes de violences sexuelles connues des forces de sécurité sur une année a augmenté de 23%».

Les agresseurs sont en majorité des hommes qui, par leur situation professionnelle, bénéficient d’un certain pouvoir: ils ont donc appris à être dominants. Le caractère genré de ces violences sexistes oblige à parler plus spécifiquement de «féminicide». Ce terme, s’il n’est pas reconnu dans le droit français, est pourtant utilisé par des instances internationales.

L’OMS, par exemple, distingue en ce sens plusieurs cas. Le féminicide «intime» est généralement commis par le conjoint, quand le féminicide «non intime» a une connotation proprement antiféministe, comme c’est le cas des tueries d’Isla Vista, de Toronto ou encore de celle de l’École polytechnique de Montréal en 1989 lors de laquelle quatorze femmes avaient été tuées.

Une série de termes servent ainsi à désigner la domination masculine sous toutes ses formes: misogynie, sexisme, antiféminisme, masculinisme. L’articulation entre la singularité des actes individuels et le caractère systémique des oppressions de genre invite à repérer les moments où le terme de «masculinisme» a pu être choisi de préférence à d’autres et a vu son sens se préciser, voire s’élargir.

Malgré un emploi plus fréquent ces derniers temps, ce mot a plus de cent ans d’histoire. Au début du siècle dernier, il a notamment pu faire référence à une masculinisation des femmes, mais la suffragiste Hubertine Auclert l’employait déjà comme un quasi-synonyme de « patriarcat».

Depuis les années 1980 et le ressac antiféministe (backlash), son sens est débattu et diffère selon que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique. Si du côté anglophone il englobe l’idéologie patriarcale et une vision androcentrée du monde, du côté francophone il désigne de préférence un courant militant antiféministe. Le sens évolutif de «masculinisme» dépend en fait de l’action des féministes et des antiféministes à différents moments de l’histoire de l’émancipation des femmes.

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Les masculinistes Patrick Guillot, auteur du livre La Cause des hommes, et Yvon Dallaire, psychologue québécois, jugeant le terme trop dépréciatif, préfèrent se nommer «hoministes». Du côté des féministes, nous devons en particulier à Michèle Le Doeuff le sens courant de «masculinisme». Dans L’Étude et le Rouet, paru en 1989, elle en propose la définition suivante: «Ce particularisme, qui non seulement n’envisage que l’histoire ou la vie sociale des hommes, mais encore double cette limitation d’une affirmation (il n’y a qu’eux qui comptent, et leur point de vue)».

Outre son androcentrisme, ce mouvement reprend à son compte le discours de la «crise de la masculinité». En effet, comme l’analyse Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’université du Québec à Montréal, «le masculinisme est une des tendances de l’antiféminisme: à côté des tendances religieuses et nationalistes, le masculinisme est fondé sur le discours central de la crise des hommes. Eux-mêmes se qualifient le plus souvent de Men’s Rights Movement, le mouvement des droits des hommes».

C’est pourquoi, dans les années 2000, la politologue Georgia Duerst-Lahti propose d’articuler le terme «masculinisme» au concept d’« idéologie de genre ». Cela lui permet d’analyser les rapports de pouvoir comme des rapports de genre, dans lesquels les corps sont idéologiquement désignés comme masculins et féminins. Plus précisément, derrière cette peur d’une féminisation de la société qui menacerait les hommes dans leur virilité traditionnelle – véritable leitmotiv d’Éric Zemmour en France –, se joue la hantise de la perte du pouvoir des hommes sur les femmes, et d’abord sur leurs corps.

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Francis Dupuis-Déri me précise que le masculinisme est un « discours de réaffirmation de la masculinité conventionnelle, caractéristique du suprématisme mâle». Parler de suprématisme mâle, c’est insister sur une homologie avec les mécanismes à l’œuvre dans le suprématisme blanc: «Dans le discours masculiniste, poursuit Francis Dupuis-Déri, il y a cette idée fondamentale que le masculin et le féminin seraient deux réalités essentiellement différentes, éternelles, et qu’une touche de féminité chez l’homme provoquerait une décadence, une pathologie, une toxicité, et qu’il faut lutter contre cela.»

Le masculinisme comme idéologie misogyne invoque en effet un « ordre naturel des valeurs », selon l’expression de la sociologue Christine Delphy, et, dans un même geste, postule et établit une hiérarchie entre une nature masculine et une nature féminine. Ce discours rationalise a posteriori la domination qu’il a matériellement produite et la légitime en se présentant comme un savoir « évident ». Le masculinisme met donc en place un certain rapport à la vérité qui reproduit l’oppression de genre.

Selon l’anthropologue Mélanie Gourarier, « le geste de hiérarchiser des savoirs en vertu d’une vérité supérieure produit du rapport social ». La vérité étant conçue comme l’essentialisation du savoir, « pour que le rapport social soit imposé, il faut un rapport à la vérité ». Le discours des masculinistes ainsi analysé est un discours de l’authenticité, du courage, du dire vrai, contre le « politiquement correct » du féminisme. Le masculinisme, rappelle Francis Dupuis-Déri, présente en définitive un caractère fragmentaire bien qu’unifié sur le plan idéologique: «Le masculinisme lui-même se divise en plusieurs tendances: le mouvement des pères, les incels, les apprentis séducteurs.»

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Tanguy Grannis est philosophe de formation. Ce texte est issu du numéro 12 de la Revue du Crieur, co-éditée par La Découverte et Mediapart, et disponible en librairies et en Relay.