Fiction Entretien

Eric Rochant conte la fabrique de son «Bureau des légendes»

La quatrième saison du Bureau des légendes démarre ce lundi sur Canal +. Entretien avec son créateur, Éric Rochant, qui explique comment il a procédé, en termes de rythme, de choix des réalisateurs et des acteurs, pour donner naissance à cette merveille de la télévision française.

Emmanuel Burdeau

21 octobre 2018 à 11h53

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Ce n'est pas la première fois que Mediapart s'intéresse au Bureau des légendes. Au printemps 2017, un compte-rendu de sa troisième saison insistait sur la capacité du Bureau à peindre l'ordinaire sous couvert d'espionnage. Il y a quelques mois, deux entretiens filmés, l'un avec Yves Trotignon, ancien analyste à la DGSE et auteur d'un livre sur la série, et l'autre avec Éric Rochant, son créateur, revenaient sur le rapport de celle-ci à l'actualité géopolitique.

Ce nouvel entretien avec le showrunner, qui paraît alors que la diffusion de la quatrième saison commence ce lundi 22 octobre, suit d'autres pistes. La discussion tourne cette fois autour des spécificités techniques, logistiques, du Bureau en tant que série française nourrie d'influences américaines dans l'écriture et dans la méthode : le rythme des saisons, le choix des réalisateurs et celui des acteurs, ainsi qu'un point éclairé, quoiqu'un peu sombre, sur la situation et les perspectives du genre.

Éric Rochant. © Canal +

Une des originalités du Bureau des légendes est que, comme les séries américaines, elle propose une nouvelle saison chaque année, même si la quatrième arrive avec quelques mois de décalage (au début de l'automne et non plus au printemps). Pourquoi vous importait-il de tenir un tel rythme ?

Éric Rochant : Mon intention était de faire une vraie série. Or les références en la matière sont américaines. Pour essayer de faire aussi bien que les Américains, il faut adopter les mêmes méthodes qu'eux, sinon cela n'a aucun sens. Les séries ont une dimension industrielle : ne livrer une saison que tous les deux ans n'est pas viable dans un tel cadre. La série n'est intéressante qu'en tant que série, en assumant à fond l'idée du rendez-vous régulier, de la longueur des saisons… Tout cela exige une certaine promesse de stabilité. Or cette promesse n'est possible qu'en livrant une saison par an. Si l'on veut avoir la possibilité de véritablement créer, il faut assumer d'entrer dans un certain format industriel.

Cela entraîne nécessairement une délégation de la part du showrunner. Les temps de tournage étant réduits, il faut plusieurs réalisateurs. De même pour les monteurs et pour les scénaristes… Et les phases de travail doivent se chevaucher. Délégation et chevauchement sont très importants, mais tous deux ne sont possibles que s'il y a un maître à bord. Sinon le point de vue se délègue à son tour, et donc se perd.

Une autre singularité est que vous avez fait appel à des réalisateurs jeunes, souvent peu connus, qu'a priori on n'associerait pas à une série d'espionnage diffusée sur Canal + : Hélier Cisterne, Jean-Marc Moutout, Élie Wajeman, Samuel Collardey, Anna Novion pour cette nouvelle saison…

Cette année, j'ai également travaillé avec Pascale Ferran, à qui j'ai délégué une partie de la réalisation. Ainsi qu'avec Antoine Chevrollier pour les tournages à l'étranger. Et avec Laïla Marrakchi.

Il est vrai que, sur les premières saisons surtout, j'ai procédé de façon un peu étonnante. Je suis allé chercher de jeunes réalisateurs de cinéma. C'est une nouvelle manière de faire. Et un nouveau statut pour le réalisateur. Aussi bien à la télévision, d'ailleurs, qu'au cinéma. Les réalisateurs habitués à travailler pour la télé n'entreraient pas volontiers dans le système du Bureau des légendes. Pourquoi ? Parce que chez moi ils ne font que de la mise en scène, et rien d'autre.

En général – et c'est ainsi que nous avions fonctionné, à l'américaine, pour la première saison –, le réalisateur tourne, puis il a entre quatre jours et une semaine pour livrer son montage au showrunner. Nous nous sommes rendu compte qu'entre la vision du showrunner – la mienne – et celle des réalisateurs, les écarts étaient trop importants. Nous avons perdu beaucoup de temps. Dès la deuxième saison, nous avons donc décidé que les réalisateurs ne monteraient plus. Ils nous font parvenir leurs remarques, mais ils ne participent pas directement au montage.

Le choix des réalisateurs s'est fait de façon assez naturelle. C'est une question de génération : pour les réalisateurs chevronnés, la série est un nouveau monde, alors que pour les plus jeunes, c'est leur monde. Il a donc été plus facile de les convaincre. Et je crois que tous apprennent beaucoup en travaillant sur Le Bureau des légendes.

Comment décririez-vous cet apprentissage ?

Il concerne la rigueur de la grammaire cinématographique, la capacité de réaliser à partir d'un socle solide, en se mettant au service d'un écrit très structuré, justifié, assumé… Cela donne tout à coup un autre rapport à la réalisation. Comment mettre en scène à partir d'une histoire dont on estime qu'elle est, de toute façon, bien racontée ? Il en résulte un rapport purifié à la grammaire de la mise en scène. Il s'agit d'essayer de développer une poésie à partir d'éléments déjà posés.

En général, la grammaire d'un jeune cinéaste – cela a été mon cas pour Un monde sans pitié – est la traduction directe de son univers. Pas ici : il s'agit d'exprimer quelque chose qui est déjà articulé. Les réalisateurs se retrouvent alors en situation de se poser des questions de narration. La chose reste inhabituelle en France. Et je ne doute pas que, une fois passés par Le Bureau des légendes, ils mettent cela en pratique pour leurs propres films. En tant que cinéaste, j'aurais beaucoup aimé pouvoir réaliser des films de cette façon, à partir d'histoires déjà racontées.

Bande-annonce de la saison 4 du « Bureau des légendes ». © CANAL+

Existe-t-il une sorte de bible de la réalisation, pour Le Bureau des légendes ?

Il y a quelques principes. Les focales doivent être un peu longues… Nous sommes très rigoureux sur les inserts. Difficile d'en dire plus, car un des principes est justement : pas de dogmatisme. Pas d'épisode où tout serait filmé en plan serré, ou en plan large, ou caméra à l'épaule…

Quelle est votre propre implication sur la série, en tant que réalisateur ?

J'ai réalisé les deux premiers épisodes de la première saison, pour poser le cadre. J'ai réalisé un épisode de la deuxième. Dans la troisième, je n'ai réalisé aucun épisode en entier, mais j'ai picoré des séquences ici et là, soit par envie, soit parce qu'il s'agissait d'une scène trop importante pour que quelqu'un d'autre que moi s'y risque. Je pense en particulier à tout ce qui concerne la libération de Malotru… Cette saison, je réalise les épisodes neuf et dix, ainsi qu'à nouveau quelques scènes ici et là. Cela fait l'équivalent de trois épisodes et demi : au total je n'ai donc jamais réalisé autant que sur cette saison.

Quand je ne réalise pas, je regarde les rushes, je réponds à toutes les questions, je reste disponible pour prendre les décisions importantes : le sens d'une phrase, accepter un changement de costume… Je suis co-réalisateur de la totalité, car je fais le casting de toute la série, les rôles principaux et les rôles secondaires, et j'assure la totalité du montage avec mon équipe.

« Le casting des personnages récurrents a été très long »

Le casting du Bureau est également étonnant. Il réunit des acteurs d'horizons et de notoriété très divers, de Jean-Pierre Darroussin à Anne Azoulay, de Mathieu Kassovitz et maintenant Mathieu Amalric à Florence Loiret-Caille ou Sara Giraudeau…

Une série repose surtout sur les acteurs et sur le scénario. La réalisation est importante mais elle n'est pas primordiale. Si une série est bien écrite et bien jouée mais mal réalisée, ce n'est pas très grave. Les premières saisons des Soprano sont mal réalisées mais on s'en fout, car l'ensemble est génialement écrit et joué. La réalisation de The Wire a un style assez transparent pour permettre au reste de se déployer, mais ce n'est pas par la réalisation qu'on entre dans la série. Il existe aussi des séries de pure réalisation, par exemple Breaking Bad, qui est aussi très bien écrite et très bien jouée. Mais quoi qu'il en soit, la réalisation n'est pas la priorité, à l'inverse du cinéma. Et sans doute ai-je surtout choisi les réalisateurs pour cette raison : à cause de la qualité des acteurs dans leurs films.

Quand on fait une série, il faut donc mettre le paquet sur l'écriture, le casting et la direction d'acteurs. Il faut accepter de s'engager dans un processus très long qui ne prendra fin que lorsqu'on a trouvé des acteurs extraordinaires. Il faut beaucoup travailler avec eux, répéter… En somme organiser toute une partie du travail autour des acteurs.

Le casting des personnages récurrents du Bureau des légendes a été très long. Pour le personnage aujourd'hui interprété par Sara Giraudeau, on a vu un très grand nombre de jeunes femmes, qu'on a fait travailler sur de nombreuses scènes… On va vivre avec ces personnages pendant des années : les acteurs doivent donc avoir une profondeur, un intérêt, un charisme qui perdurent. Un acteur peut être parfait pour un film et pas pour une série.

Je fais volontiers la différence entre acteurs techniques et acteurs intuitifs. Les acteurs techniques se connaissent bien, ils savent excellemment feindre. Je préfère les acteurs intuitifs : ils savent moins bien feindre mais ils sont plus spontanés, ils donnent tout leur être. Je dirais aussi qu'il y a les acteurs qui savent dire le texte et ceux qui savent le penser. Un acteur technique est à peu près capable de dire n'importe quel texte. Alors qu'un acteur intuitif ne saura bien dire qu'un texte bien écrit. J'en ai fait l'expérience avec Yvan Attal dans Les Patriotes : s'il avait du mal à dire un texte, c'est qu'il était mal écrit.

À un niveau moyen d'excellence, l'acteur technique est meilleur que l'intuitif. Mais au niveau maximum, c'est l'acteur intuitif qui l'emporte, alors que le technique est limité, par définition. Florence Loiret-Caille et Sara Giraudeau sont des actrices intuitives. Jean-Pierre Darroussin a un côté technique, mais en dernière instance c'est l'intuitif qui, chez lui, domine. Je choisirai toujours un acteur capable d'avoir les pensées du texte, même si lors d'un essai il peut paraître moins bon qu'un acteur technique. Et un acteur intuitif doit être capable de recommencer à zéro à chaque prise pour livrer quelque chose de différent à chaque fois, pour la simple raison que nos pensées ne sont jamais les mêmes !

Avez-vous, comme pour les réalisateurs, rencontré des réticences chez certains acteurs ou actrices chevronnés ?

C'est de moins en moins vrai, mais il y a en effet des acteurs qui ne veulent pas faire de télé. Je peux le comprendre : c'était mon cas, jusqu'à ce que je découvre des séries d'auteur comme Les Soprano ou The Wire. J'ai compris que parler de la télé n'a pas de sens : parlons plutôt de création, de séries d'auteur…

Sara Giraudeau dans « Le Bureau des légendes ».

Le Bureau des légendes a commencé en 2015. Comment voyez-vous l'évolution des séries depuis cette date, en termes de production et de diffusion ?

Au moment de la première saison, la diffusion linéaire l'emportait encore : elle représentait 70 %, contre 30 % en téléchargement via MyCanal, etc. Les proportions sont aujourd'hui inverses. Même plus : le téléchargement représente aujourd'hui 75 %. Afin de pouvoir proposer un binge de la deuxième saison – les dix épisodes d'un coup sur MyCanal –, nous avons dû changer un peu la méthode de production. Sans réellement modifier la narration, cela a émoussé la contrainte, qui était jusque-là la nôtre, de penser en soirées par paire d'épisodes, la fin de l'épisode impair étant dès lors moins stratégique que celle de l'épisode pair… Quant à la quatrième saison, elle va être diffusée en linéaire, mais aussi en binge dès le premier soir.

Cette évolution ne signifie pas que le linéaire est voué à disparaître. Il continue de résister, par exemple chez HBO, qui rencontre toujours des succès en diffusion linéaire hebdomadaire, notamment grâce à Games of Thrones. Mais ils ont besoin de beaucoup d'argent pour cela, et de plus en plus. Face aux coups de boutoir de Netflix, d'Amazon et d'Apple, vont-ils pouvoir continuer à produire et diffuser des séries d'auteur ? On verra. Il me semble qu'en ce moment, on est un peu dans le creux de la vague.

Je me demande si Netflix, à force d'arroser tous azimuts, à toute vitesse et sans souci d'exigence, ne va pas tirer vers le bas la qualité générale. Netflix produit un très grand nombre de séries, dont l'écrasante majorité coûte très cher tout en étant très mal écrite. Je crains que les chaînes à qui nous devons les grandes séries d'auteurs, AMC, Showtime ou HBO, ne finissent par aller à leur tour vers des séries moins exigeantes, faute de pouvoir résister autrement. On saura mieux à quoi s'en tenir d'ici deux ans. On peut espérer qu'une certaine répartition tienne entre les chaînes câblées et la masse – comme elle existait autrefois entre les mêmes chaînes câblées et des networks également capables, par ailleurs, de produire de bonnes séries –, mais cela me paraît loin d'être assuré.

Emmanuel Burdeau


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