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Mediapart mer. 27 juil. 2016 27/7/2016 Dernière édition

Une gigantesque bourde du jury à l’agrégation d’histoire menace le concours

23 mai 2011 | Par Joseph Confavreux
Erreur et silence de certains historiens se conjuguent pour menacer l’agrégation d’histoire. Le texte donné à commenter pour l’épreuve d'histoire médiévale a été présenté comme un authentique document alors qu’il s’avère être un pastiche des années 1960!

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Les candidats à l’agrégation d’histoire, qui ont passé l’épreuve de commentaire de document en histoire médiévale le 14 avril, ont du souci à se faire. Sur la validation de l’épreuve, qui pourrait faire l’objet d’un recours, d’abord. Mais aussi sur certains des professeurs qui vont les juger dignes, ou non, d’être reçus à la prestigieuse épreuve.

Le texte sur lequel ils ont eu à composer n’est en effet pas un texte authentique datant de 1415, comme annoncé, mais un récit écrit en 1964. Le document soumis aux candidats précise que «l’auteur de ce texte, resté anonyme, est maître Jacques de Ciresio, le secrétaire du chancelier Gerson». Ce qui est faux.

L’auteur réel du texte est un historien, érudit et prêtre français, Palémon Glorieux, spécialiste du concile de Constance qui, en 1964, retrace, dans un ouvrage, ce concile « au jour le jour ». Il choisit pour cela de «prêter sa plume» à l’un des acteurs de ce concile. Il ne s’en cache pas (lire ici), expliquant que, face au caractère épars et parcellaire des documents originaux, il a choisi d’agréger un certain nombre d’éléments sous forme d’un journal reconstitué : «C’est d’ailleurs pourquoi, devant cette carence, je me suis permis de prêter ma plume au secrétaire de Gerson. Parcat lector.»

Cette locution latine, qui signifie «que le lecteur soit indulgent», résonne étrangement aujourd’hui!

Il semble en effet difficile d’être indulgent avec la lecture que le jury d’histoire a faite de ce texte. En lieu et place d’un document médiéval authentique, ce jury a livré aux candidats un pastiche contemporain. C’est d’abord une erreur, parce que des éléments de critique interne auraient dû permettre d’alerter les spécialistes qui composent le jury. Dès la troisième ligne du texte donné à commenter, une incise précise, par exemple, à propos du roi des Romains : «on ne peut pas encore lui donner le nom d’empereur», faisant ainsi peser de lourds soupçons d’anachronisme.

On trouvera d’ailleurs ici une savoureuse recension du livre de Palémon Glorieux dans la Revue d’histoire de l’Eglise de France (année 1965, volume 51, numéro 148, p. 249), dont l’auteur explique que «M. Glorieux, dans la réalisation de son plan, n’a pas évité quelques anachronismes. Son style est tout moderne, sa pensée de même et cela vaut mieux car insupportable eût été un pastiche de la langue médiévale».

Gêne ou omerta ?

Certes, l’erreur est humaine et le pastiche suffisamment bien fait pour qu’une confusion soit possible. Mais pourquoi le jury qui a choisi ce texte n’a-t-il pas, comme c’est la norme, été voir la source latine ? Il se serait rendu compte que le texte original n’existe tout simplement pas… Et c’est là où l’erreur qu’un historien qualifie de «désolante et incompréhensible» se double d’une faute professionnelle grave.

En effet, s’il n’est pas certain qu’une telle affaire entraîne une invalidation de l’épreuve, puisque le principe fondamental d’équité entre tous les candidats n’a pas été rompu, il demeure un doute, puisqu'a été livré, dans une épreuve d'histoire médiévale... un texte contemporain.

Les agrégatifs qui ont passé les concours se posent d’ailleurs la question avec anxiété, comme l'atteste ce forum d’échanges entre historiens, par le biais duquel l’affaire a commencé à émerger. A 14 heures, mardi 24 mai, le Ministère de l'Education Nationale a toutefois finalement annoncé (dans un communiqué de presse à lire ici) que cette situation ne donnerait pas lieu à l'organisation d'une nouvelle épreuve. Cette décision est justifiée ainsi : «Cette pratique, si elle est peu conforme aux usages scientifiques, ne méconnait cependant pas le programme de l’épreuve d’explication de textes, tel qu’il est fixé par la réglementation applicable au concours de l’agrégation Cela n'exclut pas la possibilité que certains étudiants qui se verraient recalés (les résultats de l'admissibilité à l'oral ne sont pas encore connus) déposent un recours.

Mais cette faute professionnelle a aussi un parfum de scandale. En effet, le jury – ou du moins certains de ses membres – aurait voulu étouffer l’affaire alors que l’épreuve d’agrégation date de plus d’un mois. «On peut parler d’omerta. Cela se sait dans le milieu, mais on nous a dit de ne pas en parler, pour ne pas mettre en danger le bon déroulement de l’épreuve et remettre en question le travail des candidats. C’est un réflexe corporatiste, qui témoigne de l’arrogance de certains pontes, incapables de reconnaître leurs erreurs.»

L’historien médiéviste qui s’exprime ainsi refuse de parler à visage découvert, comme les autres chercheurs contactés par Mediapart, puisque, poursuit-il, «le milieu des médiévistes français est un milieu minuscule et très centralisé, où il est facile de faire régner l’ordre et où les membres du jury d’agrégation sont puissants ». Une autre source interne – un correcteur de l’épreuve qui souhaite lui aussi conserver l’anonymat – affirme même que le corrigé, transmis par le jury, maintient qu’il s’agit de la traduction d’un texte inédit.

Le jury préférerait donc accréditer un mensonge plutôt que de reconnaître une erreur. «Ce qui est absurde, poursuit un historien, c’est d’avoir cru possible d’étouffer une telle affaire à l’heure d’internet. On se demande si ces gens pensent avec des catégories médiévales.»

Malaise dans l'université

Cette histoire tombe très mal pour les historiens médiévistes et pour l’agrégation. Depuis la réorganisation des concours d’enseignement et de la formation des enseignants, qui s’est notamment traduite par la suppression très contestée de l’année de stage pour les jeunes enseignants, l’agrégation, dont les épreuves se déroulent au printemps, a été découplée du Capes, dont les épreuves se déroulent en automne.

Les étudiants doivent donc choisir en amont de passer l’agrégation ou le Capes. Auparavant, la plupart des postulants au Capes tentaient aussi l’agrégation, qui servait en quelque sorte de locomotive aux concours d’enseignement. «Aujourd’hui, les cohortes qui passent l’agrégation se sont réduites comme peau de chagrin. Cette réforme a isolé l’épreuve d’agrégation, qui ne constitue plus le sommet d’une pyramide collective. Et il sera facile pour le gouvernement de l’étrangler le moment venu, puisque c’est une épreuve réputée coûteuse, formant des enseignants qui coûtent cher à l’Education nationale. Une telle bourde ne reflète pas du tout le niveau et l’exigence réelles des enseignants chercheurs», juge un maître de conférences en histoire contemporaine.

D'autres historiens contactés par Mediapart avancent une autre explication à l’affaire qui serait également imputable aux dernières réformes ayant touché le monde de la recherche, sans vouloir pour autant en faire une excuse. Les tâches administratives des directeurs de laboratoires ont explosé avec les réformes de l'université et le temps imputé à la recherche a été réduit d’autant.

Catherine Vincent, l’historienne médiéviste membre du jury d’agrégation, qui a décidé de donner ce document aux candidats, est aussi directrice de laboratoire à l’Université Paris X, où elle est réputée faire un excellent travail en interne. Mais cette réputation de travailleuse ne sera sans doute pas suffisante. Sous couvert, encore une fois, d’anonymat, un historien médiéviste avance :«La question n’est sans doute déjà plus de savoir si le jury va démissionner, mais quand?»