L'écriture féerique de Hilda Doolittle

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Bardée de ses seules initiales pour tout renom, l’œuvre traduite de l’Américaine expatriée Hilda Doolittle (1886-1961) s’enrichit de sa Trilogie poétique, qu’elle composa à Londres durant la Seconde Guerre mondiale. Injustement méconnue, la figure de cette amie d’Ezra Pound, D. H. Lawrence, à la vie aussi mouvementée que son œuvre fut exigeante, devrait être une révélation pour beaucoup.

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Quand de la redécouverte d’un écrivain s’exhale une sensibilité d’écriture à ce point constitutive d’un rapport au monde, et pour peu que cet aspect ait été caché ou simplement recouvert par d’autres influences, on peut parler de révélation. C’est à une expérience de cet ordre que doit se préparer tout lecteur de Hilda Doolittle.

Ces dernières décennies, plusieurs traductions de ses œuvres (récits autobiographiques, poèmes…) ont patiemment tenté de recomposer l’étrange miroir, fascinant à plus d’un titre, que tend cette Américaine originaire de Bethlehem (Pennsylvanie), dont on peut dire qu’elle fut autant de son époque qu’elle chercha à en conjurer tous les masques dans les grands mythes de l’humanité, de l’affect tout personnel aux violentes manifestations collectives de l’Histoire.

Sorte de Daisy tout droit extirpée de Gatsby le Magnifique, Hilda Doolittle rencontre la poétesse Marianne Moore à l’Université de Pennsylvanie, où elle se lie également d’amitié avec Ezra Pound et William Carlos Williams, ces grands sorciers de la littérature américaine. C’est avec Ezra Pound qu’elle fonde, en Europe, un mouvement littéraire qui, pour éphémère, allait marquer les esprits : l’imagisme. Nous sommes alors au point de rencontre de la modernité poétique. Et, selon le mot de W. C. Williams, les imagistes préfèrent « les choses plutôt que les idées », augurant en cela du grand fracas dadaïste sur fond de cataclysme continental.

En 1912, à propos de poèmes de Hilda Doolittle, Pound note : « H. D. Imagist ». Dès lors, elle signe toutes ses œuvres de ces seules initiales. H. D. partage avec l’auteur des Cantos, qu’elle suivit en Angleterre, un goût inaliénable pour les références antiques. Ainsi son ultime fresque poétique, Hélène en Égypte, est-elle sa réponse aux Cantos de Pound, résonnant comme une preuve infaillible de sa fidélité à celui qui fut incarcéré en 1945 pour avoir tenu des propos fascistes à la radio italienne. Elle dira cela à sa façon dans La Fin du tourment (écrit en 1958, publié en 1979), seule contre tous, ou presque.

Toutefois, c’est sans doute un autre écrivain, anglais celui-ci, D. H. Lawrence, qui l’a le plus durablement accompagnée, du moins dans sa quête d’une totalité cosmique où le sujet (humain) pourrait à nouveau être saisi dans sa plénitude. Si elle fut autant sensible à la révolte de l’auteur de L’Arc-en-ciel, L’Amant de Lady Chatterley (et on pourrait citer à l’appui toute son œuvre poétique), contre tout ce qui limite les forces du vivant, c’est qu’elle-même n’aura d’autre attention que de sécréter de l’intérieur des choses, de leur chair même, particulière chaque fois, une perception mystique de l’univers proche de D. H. Lawrence. Tout comme lui, et c’est en cela que leurs œuvres s’entourent d’une aura singulière, peu imitées, elle ne s’arrêtera pas à cette adéquation parfaitement réalisable de l’intérieur d’un geste artistique entre les mots et les choses, l’esprit et le monde, et ira jusqu’à l’éprouver dans la réalité des êtres. Et tout d’abord, dans sa réalité de femme.

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