François Burgat: «Une dynamique de globalisation du ressentiment»

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Après l’enchaînement d’attentats à Nice, Ansbach ou Saint-Étienne-du-Rouvray, comment faire face à un terrorisme de proximité inscrit dans une dynamique globalisée éminemment politique ? Éléments de réponse avec un spécialiste de l’islam politique et de l’islamisme.

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François Burgat est directeur de recherche CNRS à l’IREMAM (Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman) et coordinateur du projet européen WAFAW (When Authoritarianism Fails in the Arab Wold). Il est notamment l’auteur de L’Islamisme à l’heure d’Al-Qaïda (La Découverte, 2005- 2010) et fera paraître à la rentrée Comprendre l’Islam politique. Une trajectoire sur l’altérité islamiste 1973-2016, également aux éditions de La Découverte. « S’il est le fruit d’un passage à l’acte solitaire, sur une toile de fond d’échec individuel, le passage à la violence s’inscrit néanmoins, à Nice comme ailleurs, dans une dynamique de “globalisation du ressentiment” qui demeure pour moi éminemment politique », juge François Burgat. Entretien.

Est-ce que les tueries de Nice ou de Saint-Étienne-du-Rouvray modifient certaines thèses développées après le 13-Novembre et les attentats de janvier 2015 parmi les islamologues, selon vous ?

Ma principale divergence avec les interprétations qui dominent le paysage politico-médiatique et ont reçu la caution d’une partie de la scène académique est relativement claire : toute approche qui ne permet pas penser la part, que je considère comme déterminante, de la responsabilité des non-musulmans est vouée à l’échec.

Je vous laisse donc faire, le cas échéant, la différence entre ceux qui excluent les causalités politiques du passage à l’acte des djihadistes et ceux qui entendent au contraire souligner leur centralité. Entre les approches qui se focalisent sur les détails du comment de l’expression de cette hostilité dont nous sommes les cibles (les vecteurs, les itinéraires, les médiateurs, les… financements) et celles qui entendent privilégier la recherche et la prise en compte du… pourquoi de cette hostilité ! Entre les analyses qui pensent pouvoir établir que la France est attaquée pour ce qu’elle est et celles qui veulent établir qu’elle est beaucoup plus banalement attaquée pour ce qu’elle fait.

Assiste-t-on, avec les tueries de Nice voire d’Orlando, à une nouvelle forme de terrorisme djihadiste, sans liaison directe avec des organisations terroristes ?

Une première frontière significative avait été franchie entre Charlie et l’Hyper Cacher en janvier 2015 et le Bataclan le 13-Novembre, dans une direction qui est allée en se confirmant : à Charlie, les cibles étaient plus ou moins directement associées à une entreprise spécifique (les caricatures du prophète de l’islam) ayant soulevé le ressentiment des assaillants. À l’Hyper Cacher, l’accusation était déjà plus large puisque les victimes étaient simplement réputées membres d’une “communauté” accusée d’être associée plus étroitement que leurs compatriotes à la politique de l’État hébreu. Les attentats du Bataclan, du Stade de France ou de Nice ne feront aucune distinction (de nationalité ou de croyance) entre les victimes. Le dernier stade dans l’horreur, franchi à Saint-Étienne-du-Rouvray, est sans doute destiné avant tout à montrer l’absence du moindre sanctuaire dans les cibles possibles des attaques.

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Les enseignements de Nice sont à mes yeux au nombre de trois. Il y a été démontré d’abord que des actions meurtrières de masse pouvaient être mises en œuvre sans recourir à des explosifs ou à un équipement militaire. Il y a été surtout confirmé ensuite que la religiosité ostentatoire, ou le “salafisme”, ne faisaient pas nécessairement partie du profil des assaillants. Et donc que le lexique, en l’occurrence “islamique”, des activistes n’était bien qu’un adjuvant, un mode d’expression de leur radicalisation politique et non pas son carburant ou sa “cause”.

Si l’on a eu confirmation à Nice que pouvaient entrer en scène des djihadistes qui n’ont pas formellement le profil habituel d’un militant islamiste, encore faut-il à mon sens souligner que le passage à l’acte ne trouve pas son origine dans cette sorte de rupture “nihiliste” des assaillants avec leur environnement que propose Olivier Roy. Il résulte à l’opposé d’un engagement fusionnel au service de ce qui est perçu comme la légitime défense de cet environnement, dans le cadre d’une confrontation, politique et militaire, contre un État – la France – accusé de s’en prendre, sur de multiples théâtres d’action, à leurs coreligionnaires et dont ils veulent pour cela punir indistinctement tous les ressortissants. Sauf à ouvrir les yeux sur cette matrice politique, on risque non seulement de ne pas comprendre l’origine mais aussi – de manière encore plus préjudiciable – de ne pas trouver la porte de sortie de cette configuration conflictuelle.

Enfin, on a vu à l’œuvre à Nice, comme sans doute à Orlando, un processus d’autorecrutement de quelqu’un qui n’aurait pas été formellement approché par des djihadistes établis. S’il est le fruit d’un passage à l’acte solitaire, sur une toile de fond d’échec individuel, le passage à la violence s’inscrit néanmoins, à Nice comme ailleurs, dans une dynamique de “globalisation du ressentiment” qui demeure pour moi éminemment politique. Des déçus/exclus du théâtre français intériorisent l’imaginaire des déçus/exclus du théâtre oriental. Ils répondent “spontanément” en France à l’offre très politique de djihad exprimée par l’organisation “mère” (Daech) depuis le théâtre syro-irakien dont ils s’approprient les motivations, sans avoir été cependant formellement recrutés par cette organisation.

Pourquoi est-ce le djihadisme qui capte en priorité aujourd’hui les frustrations, colères, violences et folies de notre époque ?

Question essentielle, car une réponse raisonnée pourrait nous épargner de nombreux contresens dans l’élaboration de notre réaction ! Il est important de souligner tout d’abord que le djihadisme n’est que l’une des nombreuses expressions possibles de ce que l’on regroupe sous le spectre de “l’islam politique” ou de “l’islamisme”. Les islamistes qui font usage de ce “parler musulman” auquel je me réfère pour permettre de penser sa diversité (en le distinguant d’un “agir” unique) le font sur un très large spectre politique. Ils ne sauraient donc être réduits à la seule expression de ce djihadisme, qui rejette effectivement une partie au moins de ces valeurs que nous considérons légitimement comme universelles.

L’expression djihadiste radicale et sectaire de l’islamisme fait en réalité figure d’exception à la règle de la compatibilité de la référence musulmane – y compris telle qu’elle est appropriée par la mouvance des Frères musulmans, largement majoritaire – avec les valeurs universelles. En tout état de cause, comprendre que les djihadistes utilisent, comme d’autres, le lexique endogène de l’islam pour répondre à ce qu’ils voient comme un défi mondial ne signifie pas que leurs actions puissent être expliquées par une approche globalisante et essentialiste “de l’islam”. Pour comprendre l’origine du djihadisme, il faut plus prosaïquement examiner les circonstances très profanes, essentiellement politiques (ingérences militaires, collusion avec les dictateurs, exclusion, marginalisation, humiliation, répression, torture…) qui ont fabriqué des acteurs désireux, non point tant d’user de l’islam pour justifier leur conduite, que de considérer la violence comme la seule réponse possible à leurs maux du moment.

Mais pourquoi ce lexique islamique est-il le plus “performant” ?

Prenons le temps pour le comprendre de faire un détour par une temporalité et une territorialité plus larges que celles de l’épisode ultime du djihadisme européen. Ce temps long, c’est celui de la dynamique de décolonisation, puis de la recolonisation du Moyen-Orient et de son corollaire, la gestation du large spectre de l’islam dit politique. Dans la foulée du processus de décolonisation, le lexique islamique a pris la place du nationalisme arabe et de l’anti-impérialisme (tous deux perçus comme des lexiques européens), pour mettre enfin à distance cet Occident toujours envahissant.

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La “plus-value” de ce lexique islamique, ai-je pour ma part affirmé de très longue date, est de nature symbolique et politique bien plus que religieuse : l’usage d’un lexique “non occidental” potentialise en quelque sorte la remise à distance de l’Occident colonisateur qui est inhérente à cette affirmation identitaire des ex-colonisés. Avant d’être “sacré”, le “parler musulman” est d’abord home made. Jusqu’à ce jour, sa principale force d’attraction tient en effet à ce qu’il est perçu comme plus étroitement lié à la culture héritée de ses usagers que les autres lexiques politiques – notamment marxiste ou nationaliste – utilisés pour combattre l’entreprise coloniale.

En 2016, après la longue séquence de la première guerre du Golfe et le million (et demi ?) de morts de l’interminable “guerre” afghane puis irakienne “contre la terreur”, nous sommes toujours dans un contexte historique où la prise en compte de cette dimension réactive de l’affirmation islamiste demeure essentielle. Même si elle n’a pas le monopole de l’écriture de l’Histoire, cette affirmation tire sa capacité de mobilisation de l’utopie d’une reconquête symbolique parachevant la décolonisation. Elle a été entreprise contre le colonisateur d’abord puis, après les indépendances, contre des élites nationalistes perçues – à tort ou à raison – comme étant demeurées trop proches de l’univers symbolique du colonisateur.

Une fois cela dit, il est essentiel de prendre le temps de constater que ce lexique musulman permet toutes sortes d’“agir”. L’éventail de l’islam politique s’ouvre aujourd’hui, du démocrate Rached Ghannouchi au combattant sectaire Abou Bakr al-Baghdadi. Le djihadisme n’est que l’une des franges du mouvement islamiste, la proportion des individus concernés étant infime. Sa montée en visibilité n’a pu se faire, en Orient comme en Europe, qu’à cause de très profonds dysfonctionnements des mécanismes de la représentation politique et de l’allocation des ressources, pas seulement matérielles. Or, à ces dysfonctionnements, nous sommes très directement associés, puisqu’ils résultent initialement, pour une partie essentielle, de “notre” irruption guerrière massive au Proche-Orient depuis 1991.

Il faut cesser de chercher dans le lexique des acteurs (l’islam, le salafisme) les clefs de la compréhension de leurs actions. Il vaut mieux chercher pourquoi des individus font le choix d’une expression clivante (le salafisme) ou guerrière (le djihadisme) de leur appartenance religieuse et accepter que nous y sommes pour quelque chose ! Il faut donc cesser de chercher dans la “réforme de l’islam” (ou dans la mise des musulmans sous surveillance policière) la clef de leur “déradicalisation” ! C’est de ce formidable contresens, répété ad nauseam par nos élites politiques, qu’il faut sortir.

C’est à ce prix que nous pourrons comprendre – et le cas échéant atténuer – l’hostilité politique que nous avons générée chez de nombreux musulmans. Et cesser de nous enfermer dans l’impasse de cette lecture culturaliste qui invite à une réaction seulement policière. Le piège semble pourtant se refermer aujourd’hui : les cris de surenchère sécuritaire et sectaire qui montent d’une très large partie de  la classe politique résonnent comme autant de victoires pour la stratégie de division de Daech, qui peut compter désormais chez nous sur de très solides relais.

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