En route vers «La Belle Amour humaine»

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Critique, écrivain engagé, Lyonel Trouillot est bien trop imprégné de l'île qui l'a vu naître pour prendre le large très longtemps de Port-au-Prince. S'il se décide à quitter sa «capitale», c'est comme Thomas, le protagoniste principal de son récent roman, La Belle Amour humaine, pour servir de guide à un voyage intérieur dans son propre pays, en encourageant ses lecteurs à en explorer le sens réconfortant de la destinée collective.
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A la façon d'un exorcisme appliqué à la terrible réalité de l'île, on l'a dit et redit, l'art haïtien ne cesse, depuis maintenant plus d'un demi-siècle, d'éblouir par ses capacités de renouvellement, de ressourcement. C'est cette singulière marque de créativité que le récent roman de Lyonel Trouillot, La Belle Amour humaine, saisit sur le vif, comme un peintre travaille sur le motif, c'est-à-dire avec des sujets vivants.

Critique, écrivain engagé, Lyonel Trouillot est trop imprégné de l'île qui l'a vu naître pour prendre le large très longtemps de Port-au-Prince, d'où il essaime depuis quelques décennies poèmes, textes critiques, romans, qui lui valent d'être reconnu comme une des voix portant à l'égal de celles de la très fournie, et écoutée, diaspora haïtienne de par le monde. S'il se décide à quitter la «capitale», c'est comme Thomas, le protagoniste principal de son roman, pour servir de guide à un voyage intérieur, pour mieux s'enfoncer dans son pays, et en explorer le sens inaltéré de la destinée collective.

Placée sous l'invite fraternelle et mémorable de l'écrivain Jacques Stephen Alexis, cruellement assassiné par les hommes de main de Papa Doc Duvalier, La Belle Amour humaine est d'abord une voix, celle, invocatoire, du guide haïtien en appelant à la jeune Occidentale qu'il est censé conduire à travers monts et vallées jusqu'au village côtier d'Anse-à-Fôleur. Car tous deux ont en commun ce lieu-dit du nord-est de l'île. Et si la jeune femme s'enquiert auprès de lui de l'histoire d'un père qu'elle a à peine connu, mystérieusement disparu sur fond supposé de règlement de comptes emportant à son tour son grand-père, Thomas l'incite à une tout autre expérience.

Campant son récit en trois parties, Lyonel Trouillot en fournit d'emblée les clés de lecture. Aux voix qui se croisent, sollicitant l'écoute, dans les deux premières parties, répond une troisième, éponyme du roman, ainsi personnifiée et chorale : «La belle amour humaine». Intitulée «Anaïse», la première partie du récit – la plus importante –, donnant avec la parole les clés du récit de l'histoire au guide, est avant tout une adresse à l'autre, une invitation à un voyage quasi initiatique, lancée à la jeune Occidentale par le guide. Et c'est là sans doute la belle trouvaille du livre de Lyonel Trouillot que de faire résolument sienne une telle narration, au récitatif, où, à la profondeur des paroles délivrées, correspond la profondeur d'un pays – en fait, un paysage humain – qu'il reste aux deux protagonistes principaux du roman à découvrir ensemble.

Pascale Monnin, "Prière" © Galerie Monnin Pascale Monnin, "Prière" © Galerie Monnin

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Vifs remerciements à Pascale Monnin et Serge Moléon Blaise (galerie Monnin, Pétionville, Haïti) pour l'iconographie de cet article.