Seniors et chômage : l’âge est « un frein majeur » du retour à l’emploi

L’exécutif se montre déterminé à faire passer sa réforme des retraites et à repousser l’âge légal de départ de 62 à 65 ans. De quoi aggraver les difficultés des seniors au chômage. Les cadres, en particulier, sont souvent poussés hors de leur emploi sans possibilité de se reclasser.

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Le piège du chômage durable et de la précarité se referme davantage sur les plus âgé·es. Aujourd’hui, 1,5 million de demandeuses et demandeurs d’emploi ont plus de 50 ans. Cela représente un quart (26 %) des inscrit·es à Pôle emploi. La moitié le sont en catégorie A, c’est-à-dire sans aucune activité, selon les chiffres publiés en novembre 2022.

Selon les statistiques, cette catégorie d’âge a également une durée moyenne d’inscription deux fois plus longue que les autres : 682 jours contre 315 pour les 25-49 ans et 142 pour les moins de 25 ans.

Il faut le souligner, à partir de 53 ans, les chômeuses et chômeurs peuvent être indemnisés plus longtemps : 36 mois maximum, au lieu de 24 pour les autres tranches d’âge. Mais cette singularité dans le versement des droits n’explique pas, à elle seule, la durée de chômage.

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Les seniors seraient plus facilement poussé·es dehors, à l’approche de l’âge de la retraite. © Photo Philippe Huguen / AFP

« L’ensemble des seniors [connaissent] plus de difficultés à se reclasser que leurs cadets », relève ainsi une étude, publiée début 2022 sur le site institutionnel de Pôle emploi. Cette enquête s’intéresse particulièrement aux cadres seniors ayant basculé dans le chômage. Le constat est net : plus ces personnes avancent dans l’âge, moins elles ont accès à l’emploi.

« Au cours des six mois suivant [leur] inscription sur les listes de Pôle emploi, 48 % des cadres demandeurs d’emploi accèdent à un emploi. Ce taux est de 43 % pour les cadres de 50-54 ans et descend à 29 % pour les cadres seniors », indique l’étude, ajoutant que « cette diminution du taux d’accès à l’emploi au-delà de 55 ans est plus prononcée pour les cadres que pour les autres demandeurs d’emploi ».

Leur âge est donc « un frein majeur » car il « renvoie à un certain nombre de représentations négatives chez les recruteurs », notent les auteurs de la publication. Les employeurs présupposent par exemple que « les cadres seniors auront des prétentions salariales plus élevées ». Questionné dans le cadre de l’enquête, un recruteur raconte avoir dû « réviser [sa] copie tant au niveau du budget que du profil [car] plus ça va dans l’âge et plus le budget devient haut et contraignant ».

Un jeune, il est plus “malléable”, on peut le former, il ne connaît de toute façon rien d’autre. Les seniors vont plus avoir tendance à râler.

Un recruteur, cité par l’enquête

Les chef·fes d’entreprise redoutent également « un horizon temporel limité par la proximité de la retraite ». Sous-entendu : plus la personne est âgée, moins longtemps elle va s’investir dans l’entreprise. Là encore, un témoignage vient appuyer le propos. « Il y a forcément des réticences parce que s’il [le cadre] part à la retraite entre 62 et 65 ans, on sait qu’on a la personne pour moins de dix ans, commente un recruteur. Sur un poste de directeur commercial, le temps qu’il fasse ses preuves, ça va durer entre trois et quatre ans, si après il veut évoluer sur un poste de direction générale, il est vraiment sur la fin de son parcours plutôt que dans la force de l’âge... »

D’autres arguments sont avancés : les cadres seniors sont perçu·es comme moins aptes « à maîtriser les nouveaux outils numériques et à appréhender les changements liés aux nouvelles technologies ». Enfin, leur âge peut être perçu « comme un marqueur de moindre souplesse » et l’entreprise craint d’avoir plus de mal à « les façonner ».

« Un jeune, [...] il est plus “malléable”, on peut le former, il ne connaît de toute façon rien d’autre. Les seniors vont plus avoir tendance à râler », lâche ainsi un recruteur, cité dans la publication.

De quoi décourager davantage les demandeuses et demandeurs d’emploi seniors, déjà assommé·es par leur situation. Perdre leur emploi a été « un choc », pour une part importante des personnes interrogées, souligne l’enquête, notant que la moitié « étaient en poste dans la même entreprise depuis plus de dix ans ».

Et l’immense majorité a subi sa perte d’emploi.

« Pour 81 % des cadres seniors, l’entrée au chômage est la conséquence d’une perte d’emploi non volontaire. La rupture conventionnelle à l’initiative de l’employeur est le motif principal de rupture du contrat de travail. »

Un mode d’emploi pour « attendre la retraite », grâce au chômage

Les seniors seraient donc plus facilement poussé·es dehors, à l’approche de l’âge de la retraite. À ce sujet, le leader de la CGT, Philippe Martinez, a plusieurs fois raconté une anecdote révélatrice. Âgé de 61 ans, il quittera en mars 2023 son poste à la CGT et a prévu de retourner travailler chez Renault, son entreprise d’origine, jusqu’à la retraite.

Or, il est poussé vers la sortie : « J’ai reçu récemment un courrier personnel qui me propose 125 000 euros pour quitter mon poste, confiait-il fin septembre. Et un fascicule explique chaque année aux plus âgés de l’entreprise qu’ils peuvent partir avec un peu d’argent, puis toucher le chômage et attendre la retraite, sans que Pôle emploi les embête trop dans la recherche d’emploi. J’ai offert ce fascicule à Jean Castex et à Élisabeth Borne, qui m’ont dit tous les deux être surpris de cette méthode. »

Une méthode qui serait aussi appliquée, et c’est pour le moins ironique, au sein… de Pôle emploi. Un cadre de l’établissement confie à Mediapart avoir bon nombre d’exemples de collègues à qui Pôle emploi a suggéré de partir « et de bénéficier des allocations-chômage jusqu’à la retraite, avec l’assurance de ne pas être contraints dans leur recherche d’emploi ». « Les ex-collègues, il faut les choyer », raille-t-il.

Il se souvient d’un cas, un peu ancien, où une salariée de l’établissement de 60 ans a été inscrite comme demandeuse d’emploi « en quête d’un boulot de musicienne. Comme ça, elle était sûre de ne pas recevoir d’offres et de ne pas être emmerdée ! », commente-t-il, amer.

« On devrait plutôt proposer des ruptures conventionnelles aux collègues qui sont au bout du rouleau à l’accueil. Mais non ! Ce sont surtout pour des postes de cadres. »

Plus de temps en emploi... et plus de temps en dehors

Contactée, une source syndicale à Pôle emploi indique avoir eu « des échos, à un moment donné, de ruptures conventionnelles principalement pour les cadres en fin de carrière » mais dit être « dans l’impossibilité de l’objectiver et d’en faire une orientation de la politique de l’établissement ».

La réforme des retraites, que l’exécutif semble décidé à faire passer, prévoit de faire reculer de 62 ans à 65 ans l’âge légal de départ à la retraite. Selon les informations du Parisien, Emmanuel Macron aurait réaffirmé au cours d’un dîner à l’Élysée qu’il n’irait pas en deçà de cet âge, estimant avoir « reçu mandat » pour le faire. Cette réforme passerait par un texte budgétaire, le projet de loi de finances de la Sécurité sociale rectificative, ce qui permettrait d’utiliser le 49-3.

L’ensemble des organisations syndicales et de jeunesse font front commun. Dans un communiqué publié le 5 décembre, elles envisagent un appel unitaire « avec grèves et manifestations » dès janvier 2023, « si le gouvernement demeurait arcbouté sur son projet ».

La précédente réforme des retraites date de 2010. L’âge légal avait été décalé de 60 à 62 ans. Selon une note de l’Institut des politiques publiques, publiée ce jeudi 8 décembre, cette « hausse des âges de départ à la retraite a été accompagnée d’un allongement de la durée passée en emploi, mais aussi en dehors de l’emploi après 50 ans ».

L’économiste Michaël Zemmour soulevait déjà ce point, en juin 2022, dans un billet de blog. « Le décalage de l’âge de la retraite est parvenu à augmenter de 20 points le taux d’emploi des 60-61 ans », écrivait-il. Mais ceci, « au prix social élevé d’une augmentation de 15 points du “sas de précarité” entre emploi et retraite entre 60 et 61 ans ». Cela signifie selon lui que les personnes « qui ne sont déjà plus en emploi à 58 et 59 ans, restent “ni en emploi ni en retraite” jusqu’à deux années supplémentaires, avec un statut moins protecteur et des revenus généralement plus faibles ».

D’autres chiffres viennent documenter cette précarisation grandissante des seniors. En 2021, un article publié dans la revue Retraite et société, la publication de l’assurance-vieillesse, indiquait que les bénéficiaires du RSA de plus de 50 ans sont de plus en plus nombreux. « En 1993, ils représentaient 16 % des allocataires du revenu minimum d’insertion. Cette part n’a cessé d’augmenter jusqu’à atteindre 23 % des bénéficiaires du RSA en 2010 […], puis 26 % en 2018. » Plus inquiétant encore, les montants versés aux 60-64 ans au cours des années 2010  « ont représenté une hausse de 157 % pour le RSA socle, contre 47 % pour l’ensemble des allocataires ».

Cette part pourrait encore augmenter car la prochaine réforme de l’assurance-chômage, prévue pour entrer en vigueur début 2023, fera baisser la durée des droits des demandeuses et demandeurs d’emploi.

À partir du 1er février 2023, les personnes qui s’inscriront à Pôle emploi se verront retirer 25 % de leur capital de droits, au motif que les voyants de la conjoncture économique sont « au vert ». Quelques exceptions ont été prévues, comme les dockers, les intermittent·es du spectacle ou les licencié·es économique. Mais pas les seniors. Celles et ceux qui bénéficient à l’heure actuelle de 36 mois de droits verront leur capital amputé d’un quart, soit neuf mois de moins.

Cécile Hautefeuille

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