La rude quête de l’emploi pour les seniors en territoire rural, « violentés » en raison de leur âge

Le gouvernement veut reculer l’âge de la retraite, mais au pied du Larzac, des demandeurs d’emploi de plus 55 ans racontent leurs difficultés à retrouver un job dans un territoire désindustrialisé. « Je me suis vite retrouvé confronté au problème de mon âge », résume l’un d’eux.

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Lodève (Hérault).– Attablée devant un café, Anna*, 61 ans, dresse un rapide inventaire de ses pépins de santé. Deux prothèses de hanche et l’index de la main droite déformé par l’arthrose. « Mais à part ça, mon dos, ça va ! », lance-t-elle, goguenarde, en se tenant les lombaires.

Cette ancienne professeure d’EPS et monitrice de ski est reconvertie depuis douze ans dans la restauration et enchaîne les petits contrats. Cuisine, service, un peu de plonge… Anna fait tout et se sent parfaitement apte au travail. Mais plus elle prend de l’âge, plus la réticence des employeurs se fait sentir. « Ils pensent que je ne serai pas capable de tenir une saison entière. Un jour, une fille beaucoup plus jeune que moi est allée dire au patron que j’étais trop lente », raconte-t-elle, sans se départir de son sourire.

Originaire d’Europe du Nord, Anna s’est installée dans l’Hérault en 2011. Son français est impeccable et elle parle quatre langues, un atout dans un département touristique. Elle a toujours trouvé du travail mais constate une dégradation, depuis trois ans. « Avant, j’avais des contrats de six mois. Maintenant, c’est plutôt trois. Et j’ai davantage de périodes de chômage que d’emploi. »

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Lodève, 7 300 habitants, est nichée au pied des contreforts du Larzac. © Cécile Hautefeuille

Anna n’a pas travaillé depuis septembre 2022 et perçoit une maigre allocation chômage de 500 euros, ainsi que 200 euros d’aide au logement. 400 euros partent dans le loyer. Son logement de 30 mètres carrés est mal isolé, humide. « J’attendais avec impatience le chèque énergie mais je ne l’aurai pas, cette année. Je suis cent euros au-dessus de la tranche. Heureusement, il fait plutôt doux en ce moment. »

Résumant sa situation actuelle, elle soupire : « Ça commence à devenir difficile. » En 2020, Anna avait signé un CDI dans un restaurant. « C’était mon rêve ! » Une stabilité de courte durée, fracassée par le covid et le confinement. Après trois mois de chômage partiel, Anna est contrainte par son patron de signer une rupture conventionnelle, avec la promesse de réembauche une fois la crise sanitaire passée.

« Mais je n’ai jamais eu nouvelles », lâche-t-elle, dépitée. Cet épisode l’a contrainte à réfléchir à son avenir et à la retraite. « J’ai commencé à me dire que je devais faire attention. » Car pour Anna, la retraite, ce sera dans six ans, à 67 ans, faute d’avoir réuni le nombre de trimestres demandés pour partir sans décote. La réforme annoncée par le gouvernement ne touchera pas à cette borne d’âge. Mais elle poussera de plus en plus de seniors à chercher du travail, alors que les employeurs se détournent des candidat·es les plus âgé·es.

Le départ à 67 ans, c’est la règle dans le pays natal d’Anna, où elle a davantage cotisé. Mais elle n’a pas l’intention d’y retourner « car la vie y est trop chère ». Elle espère retravailler rapidement dans sa région, quitte à s’éloigner de la zone de Lodève. Mais les prix du carburant, qui pèsent lourd dans le budget, freinent sa mobilité dans ce territoire rural.

1,1 emploi en moyenne dans les entreprises

Lodève, 7 300 habitants, est nichée au pied des contreforts du Larzac, dans le nord de l’Hérault. Bordée par l’autoroute A75 qui mène en Aveyron puis à Clermont-Ferrand, la ville est au carrefour du Massif central et des plaines, vers la Méditerranée. Montpellier est à 50 kilomètres à l’est, Béziers à 60 kilomètres au sud.

Dans le bassin d’emploi de la commune, les opportunités de travail se font rares. Et précaires. 35 % des offres sont des CDI, contre 52 % de contrats temporaires de moins de six mois, selon les chiffres de Pôle emploi. Un tiers des chômeuses et chômeurs sont des seniors.

« À Lodève, l’emploi est essentiellement public. Et dans les entreprises, il y a seulement, en moyenne, 1,1 emploi », commente Sébastien Rome, député La France insoumise de la circonscription et ancien conseiller municipal de la ville. « Beaucoup de gens viennent s’installer ici après une rupture dans leur vie, et la perte d’emploi en fait partie, poursuit l’élu. Ils viennent parce que les loyers sont moins chers, même si certains logements sont malheureusement insalubres. »

Dans les rues étroites de la ville, de nombreux commerces ont définitivement baissé le rideau. Les vitrines poussiéreuses, parfois côte à côte, témoignent de l’agonie des petits commerces. L’histoire de Lodève ressemble à celle de tant d’autres villes, frappées par la désindustrialisation. L’activité textile y était florissante jusqu’à la fermeture de la dernière usine, dans les années 1960. Quant à l’extraction minière, sur le site de la Cogema, elle a cessé en 1997. C’était le principal employeur du bassin depuis les années 1980, comme le relate cet article d’époque des Échos.

Personne ne va jamais te dire “t’es trop vieille”. C’est toi qui fais ce constat, toute seule.

Pierrette, Lodévoise de 60 ans

« Les gens d’ici ont travaillé pour enrichir les grosses familles du textile puis pour enrichir les actionnaires de la Cogema. Et quand ils sont tous partis, il n’y avait plus rien ! », tempête Pierrette, qui vit à Lodève depuis plus de quarante ans.

« Je célébrerai mes 61 ans en avril prochain », répond-elle, faussement grandiloquente, quand on lui demande son âge. Emmitouflée dans un ample pull blanc, avec de longs cheveux détachés tombant au milieu du dos, cette figure lodévoise – elle salue presque tout le monde dans la rue – n’a pas la langue dans sa poche.

Son parcours professionnel est éclectique. Chevrière, animatrice de chantiers pour une ONG en Afrique, puis salariée en contrat aidé pour diverses associations, Pierrette dit n’avoir connu « que des niveaux de vie et des revenus limités ». Elle ne s’en plaint pas. Elle considère avoir toujours « choisi » sa façon de vivre.

Mais tout a basculé en 2018, quand la majorité des contrats aidés ont été gelés par le ministère du travail. Celui de Pierrette, dans une association culturelle, n’a pas été renouvelé. Son ressentiment reste vif envers Emmanuel Macron, qu’elle surnomme « le roi ». « Je lui en veux car j’avais une vie de rêve », glisse-t-elle.

Alors âgée de 56 ans, Pierrette se retrouve au chômage. Commence une traversée du désert. Et un « parcours d’embauche » où elle retient avoir été « violentée », à cause de son âge. « Personne ne va jamais te dire “t’es trop vieille”, mais comme tu n’as jamais de réponse, tu finis par comprendre. C’est toi qui fais ce constat, toute seule. »

Premier « territoire zéro chômeur » d’Occitanie

À ces difficultés s’ajoute le frein géographique : chaque fois qu’elle s’est vu proposer un travail par Pôle emploi, « c’était à des kilomètres et des kilomètres » de chez elle. « J’aurais été obligée de déménager mais je ne suis plus en âge de me déraciner de mon réseau », ajoute-t-elle de sa voix granuleuse.

En 2019, elle voit un film qui va changer le cours de son existence. Nouvelle cordée, réalisé par Marie-Monique Robin, raconte l’histoire de la première « entreprise à but d’emploi » (EBE, une entreprise associative) de France, lancée dans les Deux-Sèvres dans le cadre de l’expérimentation « Territoire zéro chômeur de longue durée ».

Le concept, raconté ici par Mediapart, est de salarier des demandeurs et demandeuses d’emploi de longue durée dans des entreprises, au service de la collectivité. Les emplois ne doivent pas entrer en concurrence avec les entreprises locales. Au lieu de payer indemnités chômage ou minima sociaux, l’État prend en charge les salaires, sur la base du Smic. Les personnes employées sont en CDI, en temps choisi.

Cette première expérience, captée par la caméra de Marie-Monique Robin, documente « la résurrection » d’un groupe d’ex-chômeuses et chômeurs que l’on voit sortir de leur isolement et de la grande précarité, et reprendre confiance grâce au lien social et au travail.

« J’en ai pleuré », se souvient Pierrette, qui décide de tenter l’aventure via un collectif de « privés d’emploi de longue durée » et de citoyen·nes lodévois·es militant pour obtenir une habilitation dans leur ville. Trois ans de travail acharné plus tard, le pari est gagné. Lodève devient le premier « territoire zéro chômeur » d’Occitanie.

Sur 80 personnes, une seule a un véhicule

L’entreprise à but d’emploi, baptisée « l’Abeille verte », se lance en septembre 2022. Quatre mois plus tard, elle emploie déjà 101 personnes dans quatre pôles : « recyclage et réemploi », « agriculture bio », « services de proximité » et « pôle support », pour l’administratif et le financier. Une véritable aubaine pour les privé·es d’emploi et de mobilité. « Sur les quatre-vingts premières personnes embauchées, une seule avait un véhicule », se souvient le député Sébastien Rome, qui a soutenu le projet.

« À terme on veut arriver à 250 salariés », explique Samuel Truscott, directeur général de l’Abeille verte. « Ici, l’embauche est non sélective, sans condition d’expérience et de diplôme », ajoute-t-il. La moyenne d’âge des salarié·es est de 46 ans. Il y a légèrement plus de femmes que d’hommes.

« M’impliquer dans ce projet m’a permis de me remettre debout », témoigne Pierrette, désormais salariée de l’EBE, en tant que référente relations publiques. Elle se compare à ses dix frères et sœurs et s’amuse de la situation : « Ils sont tous en retraite ou proche de l’être et moi, je commence à travailler à 60 ans ! »

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À bientôt 61 ans, Pierrette a été embauchée par l’Abeille verte en tant que référente relations publiques © Cécile Hautefeuille

Un nouveau départ, inespéré à 58 ans, c’est aussi ce que vit Jean-Marc*, embauché par l’EBE en septembre dernier. « La roue a tourné dans le bon sens pour moi », dit l’homme en souriant, lui qui vient de passer trois longues années au chômage. Il percevait l’allocation de solidarité spécifique, 536 euros par mois. Désormais il est employé au pôle de services aux habitant·es, et a choisi d’être à temps complet, trente-cinq heures par semaine.

Mains croisées devant lui, regard vissé au sol, Jean-Marc raconte son parcours, brisé par « un accident de la vie » sur lequel il ne s’attarde pas. « Je me suis retrouvé à la charge de mes trois enfants », livre-t-il pudiquement. Ex-commercial, toujours sur les routes, il a débuté sa vie professionnelle à 18 ans « en autodidacte ».

Être seul avec ses enfants l’a conduit à chercher un poste « plus sédentaire ». « Mais vu le marché de l’emploi ici, ce n’était pas facile. » L’Hérault est, avec l’Aude, le troisième département de France métropolitaine où le taux de chômage est le plus élevé. 10,6 % au second trimestre 2022. Trois points de plus que la moyenne nationale.

Les employeurs ont besoin de quelqu’un avec qui ils peuvent se projeter à long terme. Et passé un certain âge, ils sentent bien qu’ils ne pourront pas nous mener en bateau et nous formater.

Jean-Marc, 58 ans

Jean-Marc finit par trouver un travail, mais la société dépose le bilan. « Là, j’ai vraiment commencé à galérer », souffle-t-il. Il fait des petits boulots puis se lance dans une formation de maçonnerie. Une impasse. Reconnu travailleur handicapé après un accident du travail à l’âge de 20 ans, Jean-Marc réalise qu’il sera difficile de perdurer dans ce métier. « Faire maçon jusqu’à la retraite, j’ai compris que ce serait impossible. Et puis être cassé et gérer les douleurs à la retraite, ça ne m’intéresse pas. »

Jean-Marc est obligé de vendre sa maison dans l’arrière-pays et s’installe à Lodève, en appartement. Il postule à tout-va. Vendeur, magasinier, réceptionniste… Aucune réponse positive. « Je me suis vite retrouvé confronté au problème de mon âge, même si personne ne dit jamais que c’en est un. Au mieux, les employeurs vont dire : “Je ne suis pas certain que vous correspondez au profil.” »

Lancé sur le sujet, Jean-Marc poursuit : « La vérité, c’est que les employeurs ont besoin de quelqu’un avec qui ils peuvent se projeter à long terme. Et passé un certain âge, ils sentent bien qu’ils ne pourront pas nous mener en bateau et nous formater. »

De petites retraites en perspective

À l’Abeille verte, le quinquagénaire a le sentiment de se reconstruire dans un environnement baigné « de respect mutuel et de bienveillance ». Il se questionne sur son passé professionnel : « J’avais la pression du chiffre, j’étais un battant mais je dormais peu, je roulais énormément… Quelque part, ça me dérangeait. Maintenant, je suis au Smic mais mon travail a du sens. » Après un silence, il poursuit : « J’ai quand même perdu beaucoup de choses par rapport à ma vie d’avant… Mais c’est la vie », conclut-il, d’un haussement d’épaules.

Sa retraite, il devrait la prendre dans quatre ans. « J’ai bien suivi les annonces du gouvernement. Mon accident du travail et mon taux d’invalidité devraient permettre un départ à 62 ans. » L’âge légal repoussé à 64 ans, il est contre et dénonce « un jeu de dupes ». Il espère bénéficier d’un montant un peu plus élevé que la pension minimum.

De son côté, Anna sait déjà qu’elle ne percevra pas grand-chose, notamment à cause « de toutes les heures non déclarées et payées au black dans la restauration ». Elle espère à son tour intégrer l’EBE et décrocher, enfin, un CDI à plus de 60 ans.

Quant à Pierrette, elle préfère se concentrer sur l’aventure du moment, plutôt que de songer à la retraite. « Je ne me demande pas à quel âge j’aurai le droit de partir mais quand je vais “choisir” de partir. » Elle n’en a d’ailleurs pas terminé et se rêve « ambassadrice territoire zéro chômeur » au Québec, province canadienne qu’elle affectionne particulièrement. « Et quand j’aurai fini de transmettre, là, je m’arrêterai ! »

Cécile Hautefeuille

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