Plan social chez Airbus: l’illustration d’une transition écologique brutale

Par

D’ici un an, 10 % des effectifs du groupe sont appelés à disparaître. Avec l’effondrement des vols et des commandes, tout le secteur aéronautique est propulsé dans le monde d’après, dominé par les enjeux environnementaux. Le gouvernement parie pourtant sur la perpétuation de l’existant.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

«Un choc », « une solution radicale trop rapide ». La réaction des syndicats d’Airbus au plan social présenté mardi 30 juin par la direction du groupe a été à la mesure de l’annonce. Jamais le groupe aéronautique européen n’a connu un plan social d’une telle ampleur. Quelque 15 000 emplois, dont 5 000 en France et 5 100 en Allemagne, sont appelés à disparaître d’ici à l’été 2021, soit environ 10 % de ses effectifs.

Encore assez vague sur les modalités de son « plan d’adaptation », la direction n’a pas exclu de recourir à des départs contraints s’il le fallait. « Ce redimensionnement est le fruit d’un long travail d’évaluation pour amortir les conséquences d’une crise incroyablement dure pour l’aviation. Nous estimons une baisse de notre production de 40 % dans les deux prochaines années sur notre activité aviation commerciale […]. Une telle baisse de charge en termes d’impact se situe davantage aux alentours de 30 000 à 35 000 personnes que les 15 000 que nous annonçons », s’est expliqué Guillaume Faury, président d’Airbus dans un entretien à La Dépêche.

Très vivement critiqué pour avoir consenti des milliards à tous les secteurs – dont 15 milliards d’euros pour l'aéronautique – sans aucune contrepartie, le gouvernement a tenté de prendre un peu ses distances par rapport à la direction d’Airbus. Le ministère des finances a fait savoir qu’il jugeait le nombre de suppressions d’emplois « excessif », en demandant de privilégier les départs volontaires plutôt que les licenciements. De son côté, le secrétaire d’État aux transports Jean-Baptiste Djebbari a tenté de faire le compte des emplois qui pourraient être sauvés. « Si vous mettez en place l’activité partielle, vous sauvez 1 500 emplois, a-t-il estimé, et vous en sauvez 500 de plus en développant l’avion bas carbone. » Bref, autant de figures imposées, pourtant décriées il y a peu, pour un gouvernement aux abois.

Le président d'Airbus, Guillaume Faury, lors de la présentation des résultats en février 2020. © Pascal Pavani / AFP Le président d'Airbus, Guillaume Faury, lors de la présentation des résultats en février 2020. © Pascal Pavani / AFP

Ce qui se passe dans l’aéronautique devrait pourtant inciter le gouvernement, les responsables politiques et les pouvoirs publics à réfléchir. Car il ne s’agit pas juste d’une crise, même si elle est sans précédent, qui demande des réponses classiques d’ajustement et de soutien. Même si beaucoup souhaiteraient n’y voir qu’une mauvaise passe avant de renouer avec le monde d’avant, le secteur se retrouve en fait propulsé d’un seul coup dans le monde d’après. Un monde dominé par les questions climatiques et environnementales, où la mobilité intercontinentale sans frein, le tourisme de masse ne seront plus forcément la norme.

En précipité, l’aéronautique est peut-être en train de donner une première illustration de ce que pourrait être la transition écologique. Une transition écologique qui, malgré son appellation, risque de ne pas être aussi douce et graduée que certains l’espèrent, mais qui pourrait, au contraire, être faite de ruptures et d’effondrements. D’un coup, des milliers d’emplois et de compétences menacent d’être en risque, voire détruits. Des centaines de milliards d’actifs risquent de se transformer en actifs échoués, c’est-à-dire sans valeur, comme a déjà prévenu la banque des règlements internationaux.

Car il ne s’agit pas seulement d’Airbus dans cette affaire, même si ce groupe est important. L’ajustement sans précédent du groupe aéronautique va avoir des effets en chaîne sur les sous-traitants, les entreprises de service, la filière industrielle, toute une économie qui s’est développée autour de l’aéronautique, l’aménagement des territoires.

Les équipementiers auxquels Airbus a demandé de prendre en charge les frais de recherche et développement des pièces pour ses avions en leur faisant miroiter des commandes futures sont déjà au bord de l’asphyxie. « D’ici à la fin de l’année, 10 000 ingénieurs et techniciens qualifiés dans le conseil, l’ingénierie et le numérique vont se retrouver au chômage », prévient le Syntec numérique en Occitanie.

Face à de telles ruptures à venir, l’État mais aussi tous les pouvoirs publics se devraient de devenir stratèges, se mobiliser pour accompagner les changements, lister les compétences, les technologies qui peuvent devenir duales, afin de ne pas laisser les personnes seules face à la destruction. Or, le gouvernement pour l’instant choisit la réponse la plus facile, la plus classique : de l’argent pour perpétuer l’existant, en laissant les mains libres aux grands groupes, censés être beaucoup plus à même d’imaginer l’avenir.

Ces derniers pourtant n’ont pas manqué de faire des fautes ces dernières années. Portés par une explosion du transport aérien mondial au cours de la dernière décennie, ceux-ci se sont pris à rêver à une croissance sans fin. Ils ont accéléré la sortie de nouveaux modèles d’avions – jusqu’à la catastrophe industrielle du 737 Max développé à toute vitesse avec la complaisance des autorités de régulation –, augmenté à une vitesse folle les rythmes de production. Une vraie bulle financière s’est créée dans le secteur aéronautique, nourrie par les sociétés de leasing qui, en ces temps d’argent à taux zéro, trouvaient très rémunérateurs d’acheter et de relouer des avions en soutenant discrètement la création de dizaines de nouvelles compagnies aériennes.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous