« Management de terreur et d’intimidation » chez Carso, le leader de l’analyse de l’eau

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Un audit commandé par les élus du personnel de cette entreprise lyonnaise de 800 salariés documente de nombreux dysfonctionnements. Des errements et des manquements déjà dénoncés depuis 2019 par la médecine du travail et l’inspection du travail.

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Rencontrer une telle unanimité dans la réprobation est chose rare, même dans le monde du travail. Depuis deux ans, l’entreprise Carso LSEHL (pour « laboratoire santé environnement hygiène »), qui se présente comme le leader français des analyses de l’eau et de l’environnement, et emploie huit cents salariés environ, est la cible de critiques répétées des acteurs mandatés pour le surveiller.

Médecine du travail, inspection du travail et experts dépêchés par les représentants du personnel critiquent à l’unisson sa gestion des risques psychosociaux, selon de nombreux documents rassemblés par Mediapart.

 © Captures d'écran de la vidéo promotionnelle du Groupe Carso © Captures d'écran de la vidéo promotionnelle du Groupe Carso

Les risques psychosociaux (RPS) sont l’ensemble des menaces pour la santé physique et mentale des travailleurs, et leurs racines plongent dans les conditions d’emploi ou l’organisation travail. Stress, harcèlement, burn-out en sont les conséquences les plus connues.

Et de ce point de vue, la situation chez Carso est décrite avec insistance comme particulièrement dégradée. Un rapport commandé par les élus du personnel au cabinet d’expertise Noviomo, rendu début juillet au comité social et économique (CSE), s’écarte ainsi des formulations d’ordinaire policées de ce type de travail.

« Les résultats du diagnostic des risques psychosociaux au sein de Carso LSEHL attestent d’une situation caractérisée de violences verbales et psychologiques, d’un harcèlement des salariés et d’un harcèlement syndical », assène le document dans ses conclusions.

Le rapport atteste que ces « situations de violences verbales et psychologiques » ont été constatées dans au moins six services différents de l’entreprise. Son siège est installé depuis 2015 à Vénissieux, en banlieue lyonnaise, dans le quartier difficile des Minguettes. Six cents personnes y travaillent, deux cents autres étant disséminées dans une quarantaine de laboratoires d’analyse un peu partout en France.

Carso a été créée en 1992 pour analyser les dioxines issues des incinérateurs, mais elle a pris un tournant en 1997, en reprenant les activités d’analyse de l’eau et de l’amiante de l’Institut Pasteur de Lyon. Aujourd’hui, le laboratoire se partage avec son concurrent Eurofins la plupart des contrôles de l’eau (eau potable comme eau de baignade) commandés par les pouvoirs publics, agences régionales de santé en tête.

L’audit de Noviomo pointe la désorganisation dans l’entreprise, tout comme l’absence de formation des salariés et des managers, et l’absence de reconnaissance qui y régnerait, caractérisée notamment par des salaires bas. Il a été rédigé après l’envoi d’un questionnaire à tous les salariés (près de la moitié ont répondu) et la tenue d’entretiens individuels avec des employés , ainsi qu’avec les principales dirigeantes de l’entreprise. Mais pas avec son PDG, fondateur et actionnaire majoritaire, Bruno Schnepp. Classé par le magazine Challenges comme la 386e fortune française, ce dernier n’a pas donné suite aux demandes du cabinet.

Selon nos informations, le PDG s’apprête d’ailleurs, sans s’effacer complètement, à céder le contrôle de son groupe au fonds d’investissement lyonnais ArchiMed, spécialisé dans les domaines de la santé et de l’environnement. Les dirigeants du fonds ont déjà été actionnaires de Carso entre 2005 et 2010, lorsqu’ils détenaient un autre fonds, et une de leurs directrices associées n’est autre que la fille de Bruno Schnepp. L’opération devrait être bouclée avant la fin de l’automne.

Alerte du médecin du travail dès juin 2019

« Nous pouvons constater que les risques psychosociaux ne sont à aucun moment pris en compte dans l’action de prévention » de l’entreprise, insistent les experts de Noviomo. Un constat qui ne fait que confirmer l’analyse du médecin du travail en charge du suivi des salariés. Dès le mois de juin 2019, celui-ci écrivait à l’entreprise pour l’« alerter sur la dégradation de l’état de santé mentale des salariés […], au regard d’une situation de départ qui n’était déjà pas optimale ».

Le professionnel de santé signalait « une explosion du risque psychosocial généré par l’organisation et les relations de travail qui prévalent actuellement au sein de l’entreprise ». Il appelait ses dirigeants à agir pour « mettre fin à cette situation ».

« Assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale » de ses salariés est en effet une obligation légale pour l’employeur, définie par le Code du travail, rappelait le médecin. Exactement sur la même ligne que l’inspection du travail, un peu moins de deux ans plus tard.

L’employeur n’a pas satisfait à son obligation de mise en œuvre des principes généraux de prévention.

Courrier de l’inspection du travail, février 2021

Le 11 février 2021, Carso a en effet reçu une mise en demeure relative à l’absence de prévention des RPS, signée par le directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (patron de la Direccte – devenue Drieets en avril –, la structure publique chapeautant les inspecteurs du travail).

« L’employeur n’a pas satisfait à son obligation de mise en œuvre des principes généraux de prévention », soulignait ce courrier sévère, qui représente l’aboutissement d’un tir nourri de courriers officiels. Le 7 juin 2019, après une visite le 28 janvier, l’inspectrice du travail regrettait déjà que les RPS ne soient pris en compte dans l’entreprise que par l’intermédiaire d’un guide interne « extrêmement succinct », dépourvu de préconisations, d’outils de suivi ou de plan d’action.

Puis, entre août 2020 et février 2021, Carso a été la destinataire de cinq autres courriers de l’inspection, et d’un contrôle supplémentaire, portant tant sur la prévention des RPS que sur les règles élémentaires des relations sociales dans l’entreprise. Un zèle, hors du commun pour un corps de contrôle épuisé par son manque de personnel et ses frictions répétées avec sa hiérarchie, qui en dit long sur les conditions sociales ayant cours chez Carso, selon l’administration.

La mise en demeure de février dernier donnait six mois à l’entreprise pour réaliser une évaluation des risques digne de ce nom et pour « mettre en œuvre un plan d’action » lui permettant d’assurer ses obligations vis-à-vis de ses salariés.

Interrogée par Mediapart, l’entreprise assure qu’elle sera au rendez-vous. « Avant même cette mise en demeure, nous avions pris contact avec le cabinet AltErP en janvier 2021 », afin de « procéder à l’évaluation des risques psychosociaux au sein de l’entreprise et pour nous accompagner dans la mise en place d’un plan d’action », déclare la directrice des ressources humaines Rachida Trabelsi-Raison.

L’évaluation des RPS et un plan d’action dédié seront présentés le 6 août aux représentants du personnel. « Nous inscrivant dans une démarche de dialogue social constructive, nous avons informé les représentants du personnel que l’évaluation des risques psychosociaux ainsi que le plan d’action tiendront compte du rapport d’expertise Noviomo », précise la DRH.

Deux représentants du personnel en arrêt de travail depuis plusieurs mois

Le tableau rassurant dressé par la directrice est sérieusement remis en question par les récits que nous ont faits plusieurs représentants syndicaux. Tous décrivent une ambiance générale « pesante », « anxiogène », « oppressante » et des salariés « en souffrance ». Et les mots employés sont durs.

« Ici, les jeunes font leur CDD de 6 mois ou un an, puis ils s’en vont, parce que les conditions sont mauvaises, que les salaires sont bas et que nous avons peu de reconnaissance », avance Farid M.

« Notre siège est tout neuf, les bâtiments sont propres, mais la réalité est très différente de ce qui est affiché, affirme Ramzi B. Les gens pleurent devant vous régulièrement, certains sont sous anxiolytiques, ils se sentent maltraités ou dénoncent le règne du copinage. Même si on est costaud, avec le temps, cela finit par nous toucher, nous aussi. »

À bout, les deux hommes sont en arrêt maladie depuis plusieurs mois. Et le jour de juillet où nous les avons interrogés, l’un d’eux venait d’être déclaré inapte à son poste par la médecine du travail.

Nous sommes censés veiller à la santé de la population, mais au vu des conditions dans lesquelles nous exerçons notre travail, pouvons-nous vraiment le faire ?

Un représentant du personnel

« Cela fait plus de dix ans que je suis dans cette entreprise, et j’ai été en dépression trois fois, alors que je travaillais dans trois services différents, glisse une autre élue. C’est la réalité, mais la direction ne fait rien. Ni cette année, ni il y a trois ans, ni il y a dix ans. » En 2012, un premier rapport commandé par l’entreprise signalait en effet déjà des dysfonctionnements internes et un stress important des salariés.

« C’est paradoxal, nous travaillons dans l’analyse de l’eau, dans l’hygiène environnementale, c’est presque un travail éthique, au service de tous. Mais cette mission n’a rien à voir avec la politique de l’entreprise, qui est répressive, estime Ramzi B. Nous sommes censés veiller à la santé de la population, mais au vu des conditions dans lesquelles nous exerçons notre travail, pouvons-nous vraiment le faire ? »

Mi-juin, quelques dizaines de salariés ont mené une brève grève à l’appel de la CGT, de FO et de l’Unsa, pour porter des revendications salariales et dénoncer le climat social pesant. En 2019, un mouvement de protestation précédent avait permis d’obtenir une modeste revalorisation salariale, mais les rémunérations demeurent basses dans l’entreprise. Les salariés administratifs peuvent par exemple passer de très longues années sans s’éloigner du Smic.

© Groupe CARSO

Un autre point attire l’attention dans l’entreprise : le turnover y est très fort. Selon un autre rapport rendu aux élus du personnel en avril par le cabinet Diagoris, on dénombrait pour toute l’année 2019 (dernière année où les chiffres ont été communiqués par la direction) pas moins de 391 départs de salariés, alors que l’effectif total fin 2019 était de 762 personnes.

Plus de 50 % de départs dans l’effectif de l’entreprise ? Cette analyse est démentie par la DRH : « Sur ces 391 départs, nous avons 252 départs normaux de salariés en CDD en fin de contrat, qui sont pour l’immense majorité liés à notre activité saisonnière d’analyse de l’eau pour le compte des agences régionales de santé », affirme Rachida Trabelsi-Raison.

Elle indique que l’effectif de l’entreprise « augmente très fortement durant la période estivale (mai à septembre), en raison du nombre de contrôles de la qualité de l’eau des plages, des piscines, des baignades, des étangs, des lacs, et autres plans d’eau ».

Mais même en ne retenant que les départs en CDI, les chiffres sont frappants : 127 départs en 2019, dont, selon les chiffres de la direction, 72 démissions, 10 fins de période d’essai, 24 licenciements et 16 ruptures conventionnelles…

Plus de 20 % de turnover, donc, pour les salariés en CDI. « Ce taux est très élevé », rappelle le cabinet Noviomo, pour qui ces départs nombreux sont sans conteste « la conséquence d’un mal-être au sein de l’entreprise ». Et c’est un cercle vicieux qui se met en place, puisque les nombreux départs alimentent le malaise de ceux qui restent.

« Il faut former les nouveaux, en plus de notre travail, et recommencer encore et encore puisqu’ils ne restent pas, témoigne une ex-salariée. Et puis, quand les gens s’en vont, on se retrouve souvent à devoir compenser leur départ. » D’autant que l’ancienneté moyenne des partants en CDI est de plus de cinq ans, et que ce sont donc des salariés expérimentés qui quittent le navire…

La tension grimpe depuis un an

Dans ces conditions déjà difficiles, une étape supplémentaire semble avoir été franchie en août 2020, lorsque les représentants du personnel ont déposé une alerte « pour danger grave et imminent ». Cette procédure prévue par le Code du travail peut être enclenchée en cas de risque très grave. L’employeur doit alors procéder « sans délai à une enquête avec le membre du CSE qui a déclenché l'alerte » et « prendre les mesures nécessaires pour remédier à la situation ». En cas de désaccord sur la situation, « l’employeur réunit le CSE dans un délai de 24 heures ».

Le 7 août, les élus ont alerté en raison de la réorganisation, vécue comme brutale, du service de réception des échantillons. Ils ont jugé que l’ensemble de la grosse quarantaine de salariés du service étaient mis en danger, en raison notamment du « changement organisationnel », du « réaménagement des locaux » et de la « mise en place de vidéosurveillance ».

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Le 20 août, sans nouvelle de leur employeur, les élus ont envoyé un courrier pour réclamer la tenue immédiate d’une réunion, appuyés le lendemain par un courrier de l’inspection du travail, rappelant l’entreprise à ses obligations. La réunion ne sera finalement organisée que le 4 septembre, mais capotera immédiatement, car la direction reprochera aux élus de ne pas dévoiler l’identité précise de tous les salariés concernés…

« Vous avez manqué à votre obligation sur un sujet grave et qui requérait une réaction rapide », constatera finalement l’inspection du travail dans son courrier du 10 février à Carso. Avant d’affirmer qu’« il est manifeste que les dysfonctionnements du CSE sont avérés et nombreux, et que l’employeur en porte très majoritairement la responsabilité ».

L’inspectrice du travail estime par ailleurs « qu’il serait sans doute nécessaire de faire appel à un dispositif d’appui au dialogue social ».

Peine perdue. La tension a continué à grimper entre les élus et leur employeur. À la suite de cet épisode, les représentants du personnel ont voté, le 4 septembre 2020, la commande de l’expertise au cabinet Noviomo. La décision a aussitôt été attaquée en justice par la direction.

Mais le 4 octobre, le tribunal judiciaire de Lyon a confirmé que l’initiative du CSE était valide, notamment parce que l’audit porte sur des « problèmes anciens, non résolus, connus de l’employeur et nécessitant la désignation d’un expert », et que « le risque grave [est] établi et identifié ». La cour d’appel, saisie par l’entreprise, a confirmé dans la foulée, ce qui n’a pas empêché Carso de porter l’affaire devant la Cour de cassation, qui n’a pas encore rendu sa décision.

En attendant, l’expertise a bien établi que la réorganisation du service réception a été menée « selon des méthodes de management intimidantes et rabaissantes », qu’elle n’a pas fait l’objet de consultation préalable au CSE comme l’exige la loi, et qu’elle a mis « les salariés dans une situation à risque, avec de lourdes conséquences pour leur santé ».

« Violence verbale » régulière et tolérée

Les résultats de l’évaluation dans ce service « attestent d’une situation caractéristique de violences verbales et psychologiques, d’un harcèlement des salariés », indique le rapport. Il souligne aussi l’existence « d’un harcèlement syndical et envers les représentants du personnel ». Une affirmation qui rejoint les témoignages des élus recueillis par Mediapart.

« Nos actions disciplinaires sont exclusivement motivées par des éléments factuels, rétorque Rachida Trabelsi-Raison. Nous agissons contre des salariés et non contre des représentants du personnel. »

Au service réception, comme ailleurs dans l’entreprise, le cabinet Noviomo a néanmoins relevé des comportements plus que problématiques. Par exemple, « de retour d’arrêt, un salarié rapporte qu’il a été informé par un collègue que “sa demande de rupture conventionnelle a été acceptée” alors qu’il n’avait fait aucune demande ». D’autres salariés affirment s’être retrouvés dans cette situation. Variante : « L’équipe est informée qu’un de leur collègue a démissionné, mais il s’avère qu’il est en arrêt maladie longue durée. »

D’autres exemples anormaux abondent dans le rapport : « Un chef d’équipe se voit interdire l’accès à son bureau sans que ne lui soit fourni aucun élément explicatif », des salariés sont victimes d’isolement parce que « leurs collègues ont pour consigne de ne pas leur adresser la parole », la « violence verbale » est régulière et tolérée…

Sur ce dernier point, les échanges rapportés paraissent en effet ahurissants. « Tu es une pleureuse, la porte est ouverte », aurait répondu un manager à un subordonné mal en point. « Vous êtes des bacs − 10, vous êtes des bêtes, des incapables », aurait lancé un autre. Les « humiliations » en réunion ou en public, tout comme les « cris » seraient monnaie courante dans les locaux.

La citation d’un responsable d’équipe, relayée dans le rapport, résume le sentiment d’au moins une partie du personnel de Carso. « Il règne un management de terreur et d’intimidation, j’ai du mal à préserver mon personnel de tout cela, se désole le cadre. Aucun moyen ne m’est donné pour le récompenser et l’encourager, ni, au final, pour le conserver. J’éprouve une grande lassitude à recruter et former en permanence, c’est une perte de temps, d’énergie et c’est des retards accumulés dans le travail. »

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Aucun des salariés interrogés n’a souhaité apparaître sous son identité complète.