Didier Lombard aux salariés d'Orange: «La pêche aux moules, c'est fini»

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C'était le 20 janvier 2009. La souffrance au travail chez France Télécom était déjà une réalité. Mais dans une manifestation interne, Didier Lombard, le patron d'Orange préférait stigmatiser ceux des salariés de France Télécom qui «ne sont pas à Paris, qui pensent que la pêche aux moules c'est merveilleux... eh bien c'est fini». Façon peu élégante de pointer la persistance d'un certain esprit fonctionnaire au moment où le PDG exige: «Il faut s'adapter avec une rapidité encore plus grande». Depuis début 2008, vingt-quatre salariés de France Télécom se sont donné la mort, quatorze ont tenté de se suicider.

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C'était le 20 janvier 2009. A cette époque, les médias ne parlent pas des suicides à France Télécom, ni de la souffrance au travail chez l'opérateur. Elle existe bien, pourtant: en 2008, douze salariés et un sous-traitant se sont donné la mort, deux ont tenté de mettre fin à leurs jours. En ce début d'année, les médecins du travail du groupe remettent leurs rapports annuels. Ils font froid dans le dos, comme celui publié récemment par Mediapart dans lequel le docteur Catherine Korba de Nice – elle a depuis quitté l'entreprise – accuse les «réorganisations incessantes et les restructurations» de miner gravement le moral des troupes.

Didier Lombard, le 20 janvier 2009.
Mais ce 20 janvier, Didier Lombard a bien d'autres préoccupations. Le président d'Orange France Télécom remet devant ses équipes les Orange Labs Awards, sorte de trophées de l'entreprise, destinés à récompenser les meilleures innovations technologiques. La manifestation n'est pas couverte par les médias: il s'agit d'un événement interne, dont seules quelques bribes sont disponibles aujourd'hui en vidéo sur un site d'Orange dédié à l'innovation. Cet extrait de la manifestation filmée par les équipes d'Orange n'avait pas été divulgué hors du groupe.

Dans son discours, le PDG Didier Lombard évoque la crise. «On sait pas bien ce qui va se passer. Il va falloir qu'on s'adapte à la réalité qui va se présenter vers nous avec une rapidité encore plus grande.» Le patron tente donc de motiver les troupes... avec des mots et des images bien à lui. «Ceux qui pensent qu'ils vont pouvoir continuer à être sur leur sillon et pas s'en faire tranquille, se trompent.»

Le PDG précise sa pensée : l'avertissement concerne aussi les salariés du groupe en province – dont une bonne partie des fonctionnaires de l'ancien France Télécom, 100% public: «Y compris les populations qui ne sont pas à Paris. Qui pensent que la pêche aux moules est merveilleux (sic) eh ben, c'est fini !» Façon élégante de suggérer que la période où l'on se la coule douce est terminée? «Même s'ils resteront aussi nombreux, il y aura autant de crédits, autant d'activités, il va falloir qu'on s'adapte aux sujets tels qu'ils sont sur la table aujourd'hui et pas ceux qu'on a rêvés il y a vingt ans.»

Visiblement, la très adroite sortie de Didier Lombard n'a pas contribué à régler la souffrance au travail dans son entreprise. Au total, selon le recensement de l'Observatoire du stress et des mobilités forcées créé par Sud et la CGC-Unsa, 24 salariés se sont donné la mort depuis 2008, et 14 autres ont tenté de le faire. Beaucoup de ces cas dramatiques se sont justement produits en province et ont concerné des fonctionnaires, présents depuis plusieurs décennies dans l'entreprise.

Contacté par Mediapart, la direction d'Orange nous a fait rappeler vendredi en fin d'après-midi par un porte-parole du groupe qui s'est efforcé d'atténuer la portée des propos du PDG. «C'est un homme qui s'adresse à des chercheurs du centre de recherche de Lannion, dont lui-même est issu», assure-t-il. La cérémonie des Orange Labs Awards est un rendez-vous important du groupe. Mais, pour le porte-parole, il ne s'agit là «que d'une blague entre camarades de Polytechnique. La pêche aux moules est une allusion à la Bretagne, il ne s'agissait pas de stigmatiser les fonctionnaires».

Dans la nuit du 29 au 30 août, un technicien de ce centre de recherches et de développement de Lannion s'est donné la mort. Le geste pourrait avoir un lien direct avec des difficultés rencontrées dernièrement dans le cadre professionnel. «La CFDT est intervenue pour deux problèmes que notre collègue a rencontrés dans le cadre de son activité professionnelle», avait alors souligné Christian Wipliez, délégué CFDT, dans un entretien au Télégramme.

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L'article a été mis en ligne vendredi en fin d'après-midi, avec la vidéo que nous nous étions procuré. Il a été réactualisé en début de soirée une fois que la direction de France Télécom nous a rappelés pour assurer que cette réflexion était une "private joke", destinée aux chercheurs du centre de Lannion, d'où, selon ce porte-parole, l'allusion à la "pêche aux moules". Puisque la direction invoquait ce centre de recherches breton, il nous semblait important de rappeller qu'un technicien y a mis fin à ses jours il y a quelques semaines.