Le ministre des finances du Portugal prend la tête de l’Eurogroupe

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Élu président de l’Eurogroupe, Mario Centeno est un économiste du travail plutôt libéral pratiquant à Lisbonne, dans un gouvernement de coalition des gauches, une austérité budgétaire « furtive ». Pas vraiment la rupture. 

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La désignation lundi 4 décembre du ministre portugais des finances, Mario Centeno, à la présidence de l’Eurogroupe a été présentée par les socialistes qui gouvernent à Lisbonne comme la reconnaissance d’une politique « alternative » à la rigueur budgétaire donnant généralement le ton dans cette instance informelle réunissant les 19 grands argentiers des pays participant à la monnaie unique. Une prétention qui n’est guère partagée par les communistes et les « bloquistes » dont le soutien parlementaire a permis en 2015 l’avènement de la « geringonça » (le « machin »). Et qui fait sourire ceux qui regardent la politique d’équilibre des comptes publics suivie par Centeno comme une poursuite de l’austérité par d’autres moyens, furtive en quelque sorte.

Mario Centeno et Wolfgang Schäuble à Bruxelles, le 11 juillet 2016. © Reuters Mario Centeno et Wolfgang Schäuble à Bruxelles, le 11 juillet 2016. © Reuters

En janvier, l’économiste portugais, qui a fait son doctorat à la prestigieuse Harvard Business School, succédera, premier clin d’œil de cette histoire, au père la rigueur batave Jeroen Dijsselbloem, dont les autorités de Lisbonne avaient demandé la démission lorsqu’il avait comparé les pays débiteurs du sud de l’Europe à des gens qui dépenseraient tout leur argent « à boire des coups et à courir le jupon » (lire ici). La tentative de l’ancien ministre néerlandais de se maintenir à la tête de l’Eurogroupe, malgré sa sortie du gouvernement après la défaite retentissante de son parti aux élections législatives du printemps 2017, aura fait long feu. Ce « club », réuni traditionnellement la veille des sessions officielles du conseil Ecofin de l’UE, restera présidé, pour un mandat de deux ans et demi, par un de ses membres « réguliers ».

Avec un programme de travail qui pourrait être très chargé si les projets ambitieux de réforme de la zone euro, poussés par la France d’Emmanuel Macron mais regardés avec méfiance sinon hostilité outre-Rhin, doivent effectivement être mis à l’ordre du jour, une fois que l’Allemagne sera sortie de l’impasse politique où l’ont plongée l’échec des négociations pour former une nouvelle coalition gouvernementale. Il ne fait aucun doute que Lisbonne se rangera dans le camp de ceux qui souhaitent transformer la gestion de la monnaie unique dans une direction plus volontariste. Mais Mario Centeno avait tenu, avant son élection, des propos de candidat très diplomatiques : « Nous ne renoncerons jamais à notre position mais nous nous conformerons toujours aux consensus qui auront émergé parce que c’est ainsi que les institutions évolueront. » Élu, il a rappelé qu’il ne serait que le primus inter pares d’une instance où les décisions incombent avant tout aux États membres.

Dans la ligne des traditionnels marchandages pour la répartition des postes de responsabilité dans les instances européennes, Centeno a été choisi par consensus entre les deux (encore) principales forces politiques de l’Union, le PPE et le PSE. Ce qui, encore une fois, ne manque pas d’ironie puisque la « geringonça » a mis fin à la domination du « bloc central » local (PS et PSD) dominant la vie politique portugaise depuis le retour à la démocratie en 1974-76. Le premier ministre Antonio Costa aurait négocié l’appui déterminant de la chancelière allemande Angela Merkel, en marge du récent sommet euro-africain en Côte d’Ivoire. Il est vrai que la figure dominante de l’Eurogroupe, Wolfgang Schaüble, qui vient d’abandonner le ministère fédéral des finances pour la présidence du Bundestag, n’avait pas hésité à qualifier Centeno de « Ronaldo de l’Ecofin », non sans exagération (lire ici).

Son de cloche complètement différent chez les alliés de gauche du PS à Lisbonne. Le secrétaire général du PCP Jeronimo de Sousa avait rappelé, avant la consécration de Centeno, que « l’expérience de responsables portugais dans les institutions européennes n’a rien de particulièrement enthousiasmant », une allusion transparente aux dix années perdues passées par José Manuel Durao Barroso à la présidence de la Commission. Pour Catarina Martins, porte-parole du non moins eurosceptique « Bloco » (bloc de gauche), « avoir ou pas un responsable portugais à la tête d’une institution européenne ne signifie rien de concret pour le Portugal ». Ce qui importe, selon elle, « c’est la nature de l’Eurogroupe », «un groupe informel de l’UE sans aucune légitimité démocratique ».  

Sur le papier, la performance affichée par le Portugal a tout pour remplir d’aise les nordistes de l’Eurogroupe. Le déficit budgétaire pour 2017 a été évalué à 1,5 % du PIB et les comptes publics devraient être à l’équilibre en 2020, selon le programme de stabilité 2017-2021 adressé à Bruxelles par le gouvernement d’Antonio Costa. L’excédent budgétaire primaire (avant service de la dette) dégagé tout au long de l’exercice devrait ramener le ratio de l’endettement public de 127,9 % du PIB cette année à 109,4 % en 2021. Les agences internationales de notation ont finalement sorti les obligations d’État portugaises de la « poubelle » où les avait précipitées la crise financière des dettes souveraines en Europe.

Contrairement à la France qui y patauge encore et bientôt seule dans la zone euro, sous le regard complice ou résigné des instances européennes, le Portugal s’est extrait, au printemps dernier, de la procédure de déficit excessif du Pacte de stabilité et de croissance. Ce qui ne l’a pas empêché d’enregistrer une poursuite de la reprise économique désormais quasi générale en Europe, en dépit d’un certain tassement au troisième trimestre 2017 (2,5 % en rythme annuel contre 3 % pour la même période de l’an dernier). À 8,5 %, le taux de chômage est revenu à son plus bas niveau depuis 2008.

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