Formation professionnelle: l’exécutif choisit la rupture

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Accusée de créer une gabegie, la formation professionnelle n’est pas le sujet qui fera descendre les salariés dans la rue. Et pourtant. En mettant l’État au cœur de sa gouvernance, tout en libéralisant le secteur, le gouvernement mène à bas bruit une révolution.

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Si vos boîtes mails sont déjà encombrées d’offres alléchantes pour vous former à l’anglais en deux semaines, apprendre à coder en quatre ou « booster » vos qualités de management en « e-learning », ne perdez pas patience trop vite : cela va empirer. Le projet de loi présenté ce vendredi 6 avril par la ministre du travail entérine la monétisation du compte personnel de formation (CPF), que peut ouvrir chaque actif doté d’un numéro de Sécurité sociale. Le gouvernement prend le parti de complètement libéraliser le secteur, mettant ainsi face à face, sans intermédiaire, les organismes de formation et les salariés ou demandeurs d’emploi, qui peuvent leur acheter des prestations.

Muriel Pénicaud, ministre du travail et Edouard Philippe, premier ministre © DR Muriel Pénicaud, ministre du travail et Edouard Philippe, premier ministre © DR

La tradition, dans le domaine, voulait qu’on attribue à chaque salarié 24 heures par an dans le CPF, qu’il pouvait ensuite transformer en formation, proposées par des associations ou des entreprises sélectionnées par les partenaires sociaux. C’était une manière d’avoir un regard sur les organismes de formation et leur coût, mais aussi de maîtriser, le plus possible, l'adéquation entre la formation et les emplois disponibles. C'était le rôle des OPCA (les organismes paritaires collecteurs des branches professionnelles). Le système, resté complexe malgré une multitude de réformes, avait besoin d’être simplifié, pour éviter que des salariés se retrouvent privés de formation, faute d’avoir su à qui s’adresser.

Ce que propose aujourd’hui le gouvernement est bien plus qu’une simplification, c’est un chamboule-tout (lire également notre article sur la réforme de l’assurance chômage, contenue dans le même projet de loi). Alors que les syndicats et le patronat, à l’unisson, en avaient fait une « ligne rouge » absolue, la loi présentée le 27 avril prochain en conseil des ministres prévoit bel et bien une monétisation de la formation. Chacun, sur un CPF accessible depuis son smartphone, recevra désormais 500 euros par an, l’équivalent de 35 heures de formation, payées environ 14 euros chacune. Le plafond est fixé à 5 000 euros, et 8 000 euros pour les Français sans qualification.

Pourquoi ce système, qui a tous les atours de la simplicité, crée-t-il une telle opposition ? Le gouvernement vante certes un gain pour les Français, qui « gagneront » onze heures de formation supplémentaires par an. Mais en fait, l’exécutif réalise une économie : aujourd'hui, le coût moyen d’une formation est de 32 euros de l’heure. Loin des 14 euros de l'heure retenus pour le nouveau système. Par ailleurs, cet argent, qui sera placé sur un compte, est en réalité une monnaie fictive, qui ne vaut que si l’on demande à l’utiliser : « C’est de la monnaie de singe, met en garde François Asselin, président de la CPME, organisme patronal des petites et moyennes entreprises. Il y a une confusion, les gens ne sont pas propriétaires de cet argent. Si tous les Français ayant ouvert leur CPF décident, à la fin de l’année prochaine, d’utiliser leurs heures de formation, le système explose. »

Ce risque, en réalité, est mince : les Français ne sont pas les plus gourmands en matière de formation, et le secteur souffre davantage de non-recours que d’un trop-plein de demandes. Plus réelle est la possibilité que tout le secteur tire les prix vers le bas, et perde donc en qualité. Pour contrer cette critique, le gouvernement insiste sur l’évaluation des offres de formation que pourront faire les clients, et qui permettra de fournir à tous des indicateurs de qualité, mais aussi d’insertion professionnelle. « Chacun aura son “Trip Advisor” de la formation professionnelle sur son petit téléphone, et chacun, en consommateur éclairé fera son marché, ce qui fera baisser les prix, se moque un acteur important de la formation professionnelle, qui souhaite rester anonyme. C’est risible. La croyance absolue dans la vertu du marché fait des dégâts partout, mais dans l’éducation c’est encore pire. »

« Le risque de la plateforme pilotée depuis son téléphone, c’est que le consommateur, en matière de formation, n’est pas éclairé, note Michel Beaugas, du syndicat Force Ouvrière. Oui, il sait ce qu’il a envie de faire. Mais est-ce que cette formation va servir sa carrière, son évolution dans son entreprise, sa branche, son bassin d’emploi ? C’est là-dessus que l’intermédiation avait de l’intérêt. » Pour répondre à cet enjeu, la loi prévoit de multiplier et de doter de moyens les conseils en évolution professionnelle, sur tout le territoire. Une initiative largement saluée, mais qui reste encore floue, même dans le projet de loi. Et rien n’empêchera chacun de s’inscrire, directement, pour quelques heures, à un cours d’italien, à une formation sur la décoration intérieure ou à un stage photo. D’après certains observateurs, de grandes sociétés internationales privées de formation sont déjà sur le qui-vive, pour proposer leurs « services » aux salariés… Le business s’ouvre et les appétits sont nombreux.

Autre écueil : le CPF, ainsi monétisé, n’est pas taillé pour des formations longues, celles qui permettent les rebonds professionnels, les augmentations de salaire, voire le retour à l’emploi. Alors même que l’exécutif présente sa réforme de la formation professionnelle comme une « protection contre le chômage », et la contrepartie aux ordonnances flexibilisant le droit du travail. Il y aura cependant plusieurs façons de « consommer » son CPF, rétorque la ministre du travail, Muriel Pénicaud : seul, en se payant une formation pendant ses week-ends ou ses congés, éventuellement sur Internet « module par module », ou bien en demandant à son employeur de compléter son pécule pour réaliser une formation qui servirait l’entreprise.

Pour les formations les plus chères, aux durées incompressibles, notamment lorsqu’il s’agira d’acquérir des compétences techniques, Muriel Pénicaud évoque la possibilité d’un « abondement » financier, sorte de mise au pot par les régions, calqué sur les modalités de l’actuel CIF (congé individuel de formation). Mais la ministre oublie de préciser que l’enveloppe dédiée autrefois au CIF sera divisée par deux.

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