Suède: les origines économiques de la montée de l’extrême droite

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La prospérité apparente de la Suède ne doit pas leurrer : le succès de la rhétorique d’extrême droite dans le royaume a aussi des origines économiques. Car le modèle suédois est de moins en moins égalitaire et social-démocrate.

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Le succès attendu du parti xénophobe des Démocrates de Suède (SD) aux élections au Riksdag, le parlement suédois, le 9 septembre, est parfois présenté comme la preuve qu’une économie florissante n’est pas un barrage efficace contre la montée de l’extrême droite. Et il est vrai que les grands agrégats du royaume scandinave ont de quoi faire rêver plus d’un pays européen, et pas seulement la France.

L’an passé, le PIB réel suédois a ainsi crû de 2,7 %, contre 2,5 % en Allemagne et 2,3 % en France. La Suède fait mieux que ces deux pays depuis 2012 sans discontinuité. Depuis 2010, la richesse suédoise a progressé de 17,3 % contre 13,7 % pour l’Allemagne et 8,8 % pour la France (laquelle néanmoins, rappelons-le, affiche une croissance supérieure à la moyenne de la zone euro, soit 8,3 %). Bref, la Suède fait la course en tête. Et elle continue puisque, au deuxième trimestre 2018, elle a affiché une croissance de 1 % sur trois mois, soit le double de l’Allemagne et cinq fois le rythme français…

Parallèlement, le déficit public s’est mué depuis 2015 en excédent qui a atteint 1,3 % du PIB en 2017, soit un niveau équivalent à l’Allemagne et loin du déficit de 2,6 % affiché par la France. La dette publique a logiquement reculé à 40,6 % du PIB après être montée à 45,5 % en 2012. Certes, c’est un niveau encore supérieur à celui d’avant-crise, mais il est très loin de ceux que l’on rencontre en zone euro, même parmi les meilleurs élèves. Enfin, le taux de chômage suédois au sens du Bureau international du travail de juillet 2018, à 6,4 % de la population active, est certes supérieur à l’allemand (3,4 %), mais il est en deçà de la moyenne européenne et bien inférieur au niveau français (9,2 %).

Croissance du PIB réel en France et en Suède. © OCDE

Si l’on s’en tient à cette vision sommaire, rien, effectivement, ne justifierait un mécontentement profond de l’opinion. La Suède reste un modèle des « réformateurs » européens qui attribuent son succès à celui des réformes libérales engagées dans les années 1990, après la grande crise nordique de 1991-1994. Pourtant, il est utile d’y regarder de plus près. D’abord parce que cette croissance s’explique davantage par des causes différentes : dévaluation et bulle technologique dans les années 1990, bulle immobilière continue et politique monétaire ultra-agressive dans les années 2000 avec un taux de refinancement négatif depuis 2014. Mais surtout, derrière le succès apparent se cache une réalité socioéconomique plus complexe qui a créé un terreau favorable à l’extrême droite.

Le premier élément est la croissance des inégalités. L’expansion suédoise n’est pas ressentie de la même manière par tous. Avec les « réformes » des années 1990, approfondies à partir de 2006 par le gouvernement conservateur et sa politique de baisse de la fiscalité sur les hauts revenus, sur les entreprises et sur le capital (baisses qui sont devenues un modèle pour Emmanuel Macron) ainsi que de réduction des transferts sociaux pour que « le travail paie » (slogan également repris par Emmanuel Macron), ce pays a vu les inégalités exploser. Certes, compte tenu de son point de départ, la Suède demeure encore un pays très égalitaire, mais les écarts de revenus se creusent depuis trente ans et la tendance est à l’accélération.

Évolution du coefficient de Gini entre 1980 et 2011. © OCDE Évolution du coefficient de Gini entre 1980 et 2011. © OCDE

Une donnée venant d’Eurostat illustrera bien ce phénomène : entre 2006 et 2016, la part des 1 % les plus riches dans le revenu national est passée de 3,6 % à 5,1 %. En 2006, cette part était la plus faible des pays nordiques, elle est désormais la deuxième plus élevée après le Danemark. Les riches suédois captent désormais plus de revenus que leurs équivalents finlandais ou norvégiens, ce qui n’était pas le cas voilà dix ans. Parallèlement, la part des revenus des 10 % les plus modestes est passée de 3,3 % à 3,1 % du revenu national. C’est le plus faible niveau des États nordiques et c’est moins que la France (3,6 %).

Logiquement, les inégalités se sont donc creusées. Selon l’OCDE, le coefficient de Gini (qui mesure sur une échelle croissante de 0 à 1 les inégalités de revenus) de la Suède est passé entre 2013 et 2016 de 0,268 à 0,282. Une progression très rapide et supérieure par exemple à l’évolution de ce coefficient en Grèce durant l’ensemble de la crise de ce pays. En France et en Belgique, ce coefficient a reculé pendant la même période et le niveau belge est même désormais inférieur au niveau suédois. Et si le phénomène de creusement des inégalités est un phénomène commun à tous les pays nordiques, la Suède est désormais largement le pays le plus inégalitaire de l’ensemble de la région, devant la Norvège (avec un coefficient de Gini de 0,272, le Danemark de 0,263 et la Finlande de 0,262).

Pour un Suédois moyen, les seules comparaisons valables en termes d’inégalités ne peuvent être que l’évolution dans le temps et la comparaison avec ses voisins directs aux modèles proches. Insister sur le fait que la Suède reste un pays très égalitaire au regard de la France (dont le coefficient de Gini calculé par l’OCDE était en 2016 de 0,295) ou de l’Allemagne (qui affiche un coefficient de Gini de 0,293) est une maigre consolation. La réalité mesurable par le citoyen est celle d’un creusement rapide et constant des inégalités.

Taux de pauvreté en Suède et dans d'autres pays. © OCDE

Parallèlement, la pauvreté est également élevée. Le taux de pauvreté de l’OCDE (calculant la part de la population disposant de la moitié du revenu médian) s’établit pour la Suède à 9,1 %. C’est là encore le plus haut niveau de la région nordique où le Danemark et la Finlande affichent les niveaux les plus bas (5,5 % et 5,8 % respectivement) et c’est même davantage que la France (8,1 %). Si l’on observe le taux de personnes en risque de pauvreté calculé par Eurostat, on constate que le taux suédois se situe à 18,3 %, soit 1,6 point de plus qu’en 2008. C’est un taux proche du niveau français (18,2 %) et qui est très largement supérieur, là encore, à celui du reste des États nordiques comme le Danemark (16,8 %), la Finlande (16,6 %) ou la Norvège (15,3 %). De façon significative, on constate que des pays à la croissance inférieure à la Suède affichent une évolution des inégalités et de la pauvreté beaucoup plus favorable que la Suède. C’est la preuve que la croissance – indéniable – de la Suède est très fortement inégalitaire et mal répartie.

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